Des ministres troublés, des écologistes révoltés
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Pour plusieurs observateurs, le Sommet de Johannesburg déraille littéralement

«Les dommages causés par le commerce et une économie non durable aux peuples et à l'environnement, écrivent-ils, vont s'aggraver davantage à moins d'un virage radical de la part des gouvernements en matière de globalisation des marchés. Si Johannesburg n'est pas l'occasion de ce virage, alors la coalition se demande où et quand cela va pouvoir se produire.»
Ministres et écologistes n'ont pas tort d'être inquiets. L'entente annoncée avant-hier sur l'élimination des toxiques d'ici 2020 a été remise en question hier. Après avoir été annoncée officiellement par l'ONU, elle est retournée sur la table des négociateurs sans la moindre explication. C'était, avec une autre entente sur la restauration des stocks de poisson, la seule qui contenait un échéancier et un objectif mesurable, et ce, dans un sommet qui s'est donné comme objectif prioritaire d'en fixer dans plusieurs domaines.
Pour David Anderson, les difficultés auxquelles font face les négociateurs sont d'autant plus grandes que les conférences préparatoires, en particulier celle de Bali en juin, ont accumulé échecs sur échecs, reportant au sommet lui-même la négociation de textes entiers. Il a aussi accusé ses vis-à-vis européens, avec lesquels il en découd vertement une fois de plus depuis le protocole de Carthagène sur les OGM, parce qu'ils ont fait perdre «une journée et demie», dit-il, de négociations en voulant porter l'essentiel des différends devant les instances ministérielles plutôt que de réduire la liste des différends au niveau technique.
David Anderson, qui est devenu depuis deux jours le porte-parole du JUSCANZ aux tables de négociation, estime que les ministériels ne doivent pas imiter les Européens et qu'ils doivent réduire d'ici trois jours à leur plus simple expression les dossiers chauds qu'ils refileront aux premiers ministres et chefs d'État. Ces derniers vont commencer à arriver aujourd'hui en vue de la phase politique de la conférence, qui débute lundi dans un climat de ville moderne assiégée. C'est aujourd'hui qu'arrive à Johannesburg le premier ministre Jean Chrétien.
David Anderson ne blâme pas les écologistes pour leur position antiglobalisation. Il dit même «qu'ils n'ont pas nécessairement tort», un débat de fond qu'il n'entend pas trancher. Mais il «comprend leur frustration», qu'il impute au fait que leurs alliés européens et du G77 sont finalement plus en faveur qu'eux de la globalisation et de l'ouverture des marchés.
Le ministre Anderson n'avait sans doute pas lu le communiqué de l'Union européenne qui déclarait hier que les partenariats privés-publics issus du mouvement de globalisation «doivent être subordonnés à des objectifs politiquement déterminés et faire l'objet de suivis» et de contrôles démocratiques et transparents.
Pour le ministre délégué à l'Eau et à l'Environnement du Québec, Jean-François Simard, qui fait partie de la délégation canadienne, les pourparlers en cours «semblent évoluer trop lentement». Il ne comprend pas qu'ils achoppent sur la reconnaissance du principe de précaution et sur la responsabilité différenciée des pays dans les différents dossiers, des principes qui ont fait consensus à Rio et qu'on semble remettre en question ici. Il craint que le «grand miracle de l'ouverture des marchés», ardemment réclamée par plusieurs pays africains, ne s'avère pas en dernier ressort la solution miracle dont ils rêvent. Mais une chose lui apparaît certaine: «Jean Chrétien doit annoncer ici que le Canada va ratifier Kyoto. S'il le fait, je serai le premier à l'en féliciter.»
Le ministre Simard se dit agréablement surpris de constater que l'idée de donner plus de poids politique à la Francophonie fasse du chemin. L'idée de former un «F55» ou un «G55» à côté du G8 ou du G77, avec le concours des 55 pays de la Francophonie, est depuis quelques jours abordée ouvertement par la direction de l'Agence intergouvernementale de la francophonie. Jusqu'ici, expliquait hier Robert Dehaybe, administrateur général de l'Agence, la Francophonie a eu d'avantage une politique de concertation et d'aide technique qu'une politique de négociation. Mais, disait-il, cela peut évoluer en fonction des besoins des membres, d'autant plus que la Francophonie s'est avérée depuis quelques jours un forum unique pour certains pays, dont le Vietnam.
Pour plusieurs observateurs, le Sommet de Johannesburg déraille littéralement. Selon Steven Guilbault, de Greenpeace, les écologistes ont été placés dans ce sommet sur la défensive extrême car, dit-il, «les acquis de Rio pour la société civile et l'environnement sont littéralement assiégés et menacés par les gouvernements et les pouvoirs économiques, qui sont en train de réécrire la Déclaration de Rio en termes acceptables à l'OMC, ce qui va la dénaturer totalement».
Pour l'ancien ministre français de l'Environnement Yves Crochet, qui a «l'impression d'assister à une séance de négociations à l'OMC», les négos en cours passent en partie à côté des enjeux environnementaux et sociaux et, surtout, ne semblent pas parvenir à définir des objectifs et des enjeux chiffrés, base obligée de l'imputabilité.
Pour Diana Bronson, de Droits et Démocratie, les négociateurs achèvent de biffer toute référence aux droits humains dans la Déclaration de Johannesburg, un recul par rapport aux conventions précédentes et à la charte des Nations unies. Elle ne comprend pas comment on peut accorder à l'OMC, un organisme étranger aux Nations unies, le pouvoir de faire annuler jusqu'aux énoncés les plus fondamentaux garantissant la protection fondamentale des droits humains, auxquels elle associe les droits environnementaux qui protègent la vie elle-même.
Gérald Barr, président du Conseil canadien pour la coopération internationale, estime de son côté qu'on assiste à Johannesburg à un «assaut majeur contre la société civile, qui en est réduite à opposer une résistance concertée pour protéger l'héritage de Rio».
«Si un pays déposait présentement sur la table la Déclaration de Rio ou des chapitres de l'Agenda 21, ces textes seraient qualifiés d'extrémistes par les négociateurs; ces consensus historiques, ici, paralyseraient totalement les pourparlers parce que trop éloignés des priorités commerciales qui dominent les débats. La vision de Rio est minée de toute part ici», dit-il en donnant pour exemple les blocages que provoque le simple rappel de la lutte aux changements climatiques, l'inclusion du principe de précaution et de la responsabilité différenciée.

