La guerre des hot-dogs
Mots clés : interdiction
Règlement municipal oblige, Ahmed Trabelsi s'expose à une amende de 300 $ pour avoir vendu des hot-dogs dans la rue

Photo: Jacques Nadeau
Attirés par le fumet des merguez qui grillaient sur le feu, les passants n'ont pas tardé à s'agglutiner autour de la cantine d'Ahmed Trabelsi, qui a commencé à servir ses hot-dogs à 11h30. Nul besoin d'être très ferré en sciences économiques pour comprendre que les affaires étaient bonnes: le vendeur n'a eu droit à aucun répit pendant l'heure suivante, les clients défilant devant lui sans interruption.
Une pratique interdite
En vendant ses merguez dans la rue, Ahmed Trabelsi agissait en toute illégalité, car un règlement municipal datant de l'époque du maire Jean Drapeau interdit cette pratique. «Ça fait 13 ans que je me bats pour ça, lance-t-il. Il y a eu un gars qui a vendu des marrons au carré Phillips pendant trois mois sans être achalé, et moi, on m'interdit de faire la même chose.»
Lorsque la Ville a décidé, en avril dernier, de déléguer aux arrondissements l'adoption d'un règlement sur ce type de commerce, les entrepreneurs y ont vu une lueur d'espoir. Les élus de l'arrondissement Ville-Marie, au centre-ville de Montréal, ont d'ailleurs mandaté leurs fonctionnaires afin qu'ils réalisent une étude sur la question et fassent leurs recommandations en vue des consultations prévues pour le mois de novembre. Peut-être permettra-t-on cette pratique l'été prochain.
M. Trabelsi n'avait pas la patience d'attendre jusque-là. En faisant fi du règlement hier, il voulait prouver que les Montréalais étaient en faveur de ce type de commerce. Pour la forme, il avait fixé à 3 $ le prix de ses hot-dogs, mais les distribuait volontiers gratuitement à ceux qui n'avaient pas d'argent.
Le commerçant ne se faisait toutefois pas d'illusions. Il n'a donc pas été surpris quand, vers 12h40, deux policiers sont intervenus à la demande des inspecteurs de l'arrondissement Ville-Marie. Les policiers lui ont demandé de s'identifier pour que le service de l'aménagement urbain puisse lui envoyer un constat d'infraction et l'ont prié de quitter les lieux.
Selon Pierre Denis, chargé de communications dans l'arrondissement Ville-Marie, le commerçant s'expose à une amende variant de 100 à 300 $ s'il s'agit d'une première offense. Notons qu'Ahmed Trabelsi avait écopé de trois amendes de 350 $ en 1995 pour des offenses semblables, mais qu'il avait finalement obtenu la clémence de l'administration municipale.
Quelques minutes plus tard, c'était au tour de l'inspecteur des aliments de la Ville de venir regarder de plus près ses installations. Il lui a fait quelques recommandations sur les mesures d'hygiène mais n'a pas jugé que le vendeur mettait en danger la santé de ses clients.
«Nous n'avons pas le choix d'intervenir, car d'autres pourraient vouloir faire la même chose, indique Pierre Denis. Il faut étudier la question avant de prendre une décision. Il y a des restaurateurs qui ne sont pas d'accord avec la vente ambulante et nous voulons entendre tout le monde, c'est pourquoi nous ferons des consultations cet automne.»
Des opinions partagées
Nombreux sont ceux qui ont applaudi à l'initiative de M. Trabelsi et ont apprécié ce repas improvisé sur le trottoir. Clifford Hecht, propriétaire du restaurant Dunn's à deux pas de là, a même complimenté le cuistot. «Excellent!», a-t-il dit, avant de préciser qu'il ne se sentait pas menacé par une telle concurrence: «Il ne menace pas mon commerce car nous nous adressons à des clientèles très différentes.»
D'autres étaient beaucoup moins enthousiastes: «Il y déjà 200 restaurants où on peut manger toutes sortes de choses. On n'a pas besoin de ça, ni de cette senteur, ni des déchets que ça génère. Je suis dégoûté. New York peut bien le permettre mais il n'est pas nécessaire de l'imiter», fait valoir Sam Ferstman, un résidant du centre-ville.
Peu après 13h, Ahmed Trabelsi a levé le camp, faute de munitions. En une heure et demie, il a vendu sans peine ses 300 hot-dogs. Même si les affaires ont été bonnes et que les foudres de l'administration municipale ne lui font pas peur, il n'est pas sûr de récidiver. «Je suis fatigué. C'est beaucoup de stress. Je voulais réveiller les gens et les politiciens pour qu'ils fassent quelque chose», commente-t-il d'un ton las.

