Riccardo Petrella, en entrevue au Devoir - Après l'or noir, l'or bleu
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Il faut empêcher l'emprise du secteur privé sur l'eau
Avec une population projetée de huit milliards d'habitants d'ici 2025, l'accès à l'eau pour tous, sans discrimination d'âge, de sexe, de race et de richesse représentera l'un des grands défis de l'humanité. Or depuis quelque temps, l'or bleu est l'objet de la convoitise du secteur privé à l'échelle mondiale. L'un des grands enjeux de la décennie qui vient, selon Riccardo Petrella, c'est de stopper la mainmise des entreprises transnationales sur une ressource à laquelle chacun devrait avoir droit.Mais l'opposition est très difficile à organiser. «Nous nous attaquons à la logique capitaliste, à des États et organisations non gouvernementales [ONG] liées aux Nations unies qui ont accepté le principe du dialogue et du partenariat avec le secteur privé », explique cet économiste et politicologue, conseiller à la Commission économique européenne, membre du Congrès européen citoyen (CEC), l'un des fondateurs du Comité international pour un Contrat mondial de l'eau et auteur du Manifeste de l'eau.
Une Terre assoiffée
En 2001, le rapport du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) estimait que les citoyens du Canada et des États-Unis consomment en moyenne 600 litres par jour contre 200 litres en Europe. Dans quelque 50 pays, les gens se contentent de 30 litres d'eau par jour alors que le minimum vital est établi à 50 litres.
L'Organisation des Nations unies (ONU) évalue qu'entre 1,5 à 1,7 milliard de personnes n'ont aucun accès à l'eau. Plus de trois milliards de gens utilisent une eau non traitée; ce qui provoquerait la mort de 30 000 personnes par jour.
La poursuite de la déforestation, les changements climatiques et l'intensification des productions agricoles industrielles (qui comptent pour 70 % de la consommation en eau) devraient engendrer d'ici 30 ans de graves pénuries pour les trois cinquièmes des huit milliards d'individus de la planète.
«On a besoin de 180 milliards $US par année pendant dix ans pour assurer un accès à l'eau pour toutes les populations. Si on veut garantir la sécurité collective pour nous et les générations futures, il faut réinventer les biens publics et communs», suggère Riccardo Petrella.
La financiarisation de l'économie engendre annuellement un produit intérieur brut (PIB) mondial de 45 000 milliards $US. De cette somme, il se dépense 1100 milliards $US par année en armement, 26 milliards $US en cosmétiques et 9 milliards $US en médicaments pour les animaux domestiques. «Comment se fait-il que l'on accepte une chose pareille? Il faut désarmer la finance pour qu'elle passe à l'épargne et à l'investissement dans la vie», s'indigne-t-il.
Une privatisation orchestrée
Selon Riccardo Petrella, depuis 10 ans, les transnationales de l'eau assistées de la Banque mondiale ont soigneusement orchestré une stratégie d'affaires qui leur assurerait la mainmise sur l'eau.
En 1992, le chapitre 18 de l'Agenda 21 de la Déclaration de Rio affirme que l'eau est essentielle à la vie mais il demeure vague quant à sa reconnaissance comme bien commun à l'humanité et un droit pour tous. Au lieu d'une convention cadre, les 178 chefs d'État présents au Sommet de la Terre ont déclaré le 22 mars, Journée mondiale de l'eau.
Quelques mois plus tard, lors de la conférence des Nations unies sur l'eau, tenue à Dublin, les pays ont introduit le concept de l'eau, bien économique. «À partir du moment que c'est un bien économique fondé sur le juste prix [prix de marché correspondant au coût total des prestations fournies], les participants misaient qu'ainsi les populations l'utiliseront avec parcimonie et que l'eau sera mieux gérée. En réalité, c'est là que commence l'histoire de la conquête de l'eau par le secteur privé», estime M. Petrella.
En 1993, le rapport de la Banque mondiale sur la gestion intégrée des ressources hydriques approuve la primauté du modèle de la gestion déléguée à la française, c'est-à-dire, une privatisation basée sur des contrats de concession de longue durée. «On a ainsi élargi à l'eau le principe de la conditionnalité. On ne parle plus d'un droit pour tous mais d'un besoin pour tous. Il est clair que dans cette situation, il y a concurrence entre les besoins.»
La consolidation de la marchandisation de l'eau se poursuit avec la création en 1996 du Conseil mondial de l'eau (CME) et du Global Water Partnership (GWP). En 1997 lors du premier Forum mondial de l'eau à Marrakech, des États, des ONG et des transnationales inventent le principe de la rareté et de la crise de l'eau. «Cette dramatisation était une manière de tuer définitivement le droit à l'eau», analyse M. Petrella.
S'ensuit, en 1999, la constitution de la Commission mondiale de l'eau pour le XXIe siècle et le lancement, l'année suivante, du 1er Fonds International d'investissement sur l'eau par la Banque suisse privée PICTET. «On y promet une rentabilité entre 400 à 800 % sur 15 ans, basée sur des prévisions que le marché privé passerait de 300 millions à 1,6 milliard de personnes desservies», expose M. Petrella.
En 2001, malgré les oppositions montantes de la part d'ONGs réunies autour du Comité international pour le Contrat mondial de l'eau et la mise en garde de l'Allemagne contre les risques encourus d'une privatisation accrue de l'eau, le Global Water Partnership fait adopter le bien fondé du partenariat public/privé lors de la Conférence internationale sur l'eau des Nations unies à Bonn.
«Le gouvernement du Canada appuie la déclaration politique finale qui sera soumise au 4e Sommet de la Terre et du Développement durable à Johannesburg et qui reprend l'ensemble des principes affirmés par la nouvelle oligarchie mondiale de l'eau. À long terme, il pourrait se retrouver piégé par cette logique capitaliste et devoir céder sur sa souveraineté de l'eau. C'est aux sociétés civiles de décider de l'usage de leur eau, pas aux secteurs privés», conclut Riccardo Petrella.

