Forêt - Chibougamau et Chiapas, même combat

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Richard Desjardins
Édition du samedi 31 août et du dimanche 01 septembre 2002

Mots clés : sj

Quand mon père partait en forêt abitibienne pour déterminer l'emplacement de futurs camps de bûcherons, la première chose qu'il vérifiait était la qualité de l'eau. «Je déposais simplement une allumette sur la surface de l'eau. Si elle se déplaçait d'un pied en une minute, ça voulait dire que l'eau était bonne. Point final. On pouvait la boire.» Il suffisait qu'elle ne stagnât pas.

Des humains habitent ce territoire depuis 8000 ans. Et jusqu'en 1950, la qualité de leur eau leur était assurée. En l'espace d'une génération, toute la confiance que les gens avaient envers leur eau de surface a été détruite. Dans une station service, le litre d'eau de source coûte aujourd'hui jusqu'à deux fois celui de l'essence. Or l'eau c'est la vie, je ne vous apprends rien, je l'espère.

À peine 1,4 million d'espèces vivantes sont connues sur un ensemble estimé à 30 millions et déjà des milliers de ces espèces disparaissent chaque année surtout par destruction industrielle. L'industrie lourde contemporaine est en train de tuer la nature. Sa volonté s'est toujours traduite dans les règlements et les lois. Ici, au Québec, l'industrie minière a encore parfaitement le droit de contaminer le territoire et l'industrie forestière s'est fait octroyer tous les arbres de la forêt publique en 1987. Dans une dizaine d'années, sa liquidation devrait être complétée. Ce sont elles, les éco-terroristes.

Par-dessus tout ça, l'énorme traité de libre-échange conclu entre le Canada, les États-Unis et le Mexique (ALENA) en 1994 -- que personne n'a lu parce qu'introuvable -- est venu institutionnaliser la primauté de la rentabilité commerciale courte sur la protection de la nature en déchargeant sur les épaules des États le fardeau de la preuve en cas de problème environnemental. Nous n'avons pas fini d'en voir. Au cours de l'année, il m'est arrivé de voyager aux deux bouts du territoire de L'ALENA pour voir comment la biodiversité était administrée.

Une commission internationale dont je faisais partie s'est rendue en février dernier à sa frontière sud, au Chiapas mexicain, pour enquêter sur les droits humains. J'étais du comité medio ambiente -- c'est ainsi que l'on nomme l'environnement là-bas --, avide de comprendre comment une guerre pouvait couver en plein paradis. Le Chiapas abrite l'une des cinq grandes forêts sauvages qui subsistent sur la planète. «La nature y est plus folle que le plus fou de nos rêves», comme l'a écrit jadis un conquistador. Pour dire, y a encore des jaguars en liberté...

Cet état, pourvu de tout, fournit 40 % de toute l'électricité du Mexique et pourtant un million de personnes (sur trois) n'ont ni eau courante ni électricité. Cinquante mille militaires omniprésents leur rappellent quotidiennement qu'ils n'ont pas d'affaire là. Ce sont des Indiens refoulés depuis quarante ans par l'agrandissement des énormes fermes de maïs plus au nord. Confinés dans ce paradis, ils se sont réparti l'usage de ce territoire sauvage selon un mode de propriété collective morcelée en ejidos. Comme cet écosystème ne leur est pas familier, ils reproduisent le seul pattern de survivance qu'ils connaissent, le brûlage des terres pour l'ensemencement du maïs. C'est au milieu de tout ça que le sous-commandant Marcos et ses zapatistes résistent. L'ALENA condamna ce type de propriété collective pour promouvoir la privatisation des terres. Le jour où l'accord prit effet, le premier janvier 1994, la révolte éclata. Elle perdure.

Les Indiens, de trop?

Il se trouve que 10 % de tout le catalogue génétique mondial est représenté dans cette jungle. La biogénétique étant la science de l'avenir, des laboratoires américains vont allègrement la pirater pour y soutirer les précieux codes. Les Indiens, réticents, sont alors «de trop». Il se trouve que le tourisme écologique promet profit. Le gouvernement mexicain a déclaré alors ce territoire «réserve biosphérique mondiale». Les Indiens deviennent encore plus «de trop». Il se trouve aussi que le Chiapas recèle d'énormes puits de pétrole sur lesquels l'administration Clinton a exercé son option en échange d'un prêt de 30 milliards. Quand l'administration en aura besoin, vous pouvez être certains que les Indiens seront vraiment trop «de trop» et que les zapatistes seront déclarés terroristes internationaux. Cent prisonniers politiques sont actuellement en prison pour avoir tenté de mobiliser le peuple contre sa propre extinction.

Si aucun de ces scénarii ne se produit à court terme, les compagnies industrielles conventionnelles s'occuperont d'elles-mêmes de ce paradis car le Mexique perd 5 % de sa couverture forestière par année! Donc, en principe, dans 20 ans, plus rien. Nous avons soulevé ce fait lors d'une entrevue avec le directeur du département de l'Environnement du Chiapas. «C'est vrai», a-t-il répondu. Quand nous lui avons demandé ce qui pouvait être fait pour au moins retarder l'échéance de cette catastrophe, il a répondu: «No sé.».Comme dans Tintin.

Maintenant, à ce bout-ci de l'ALENA, à la limite nordique des arbres, encore des Indiens. En moins grand nombre (imaginez s'ils étaient un million), dotés de droits mieux ancrés mais s'arrangeant avec une biodiversité autrement plus chiche; condamnés depuis jusqu'à depuis peu de temps à se déplacer sur de grandes distances pour survivre. Ils font face à une déforestation très inquiétante de leur territoire. Or l'extraction massive d'un bloc élément génétique aura certainement plus de conséquences qu'au Sud où la chaleur et la multiplicité pré-existante des espèces assurent plus facilement le renouvellement de la biomasse.

Ce sont pourtant eux, les Cris, qui ont failli provoquer l'événement peut-être le plus important de la courte histoire de la science écologique en Amérique du Nord quand, en 1999, ils poursuivaient 27 compagnies forestières et le gouvernement à hauteur de 850 millions pour saccage forestier. Un juge de la Cour supérieure leur avait même donné raison en ordonnant aux compagnies de procéder à une étude d'impact avant de retourner dans la forêt. Une première. Le juge fut cavalièrement tassé. La Paix des braves s'ensuivit. L'étude d'impact attendra mais il est à prévoir qu'il n'y aura alors plus de forêts naturelles pour la réaliser, les Cris ayant maintenant le droit de faire comme nous, «détruire dans le respect».

Biodiversité ou billot-divertissement

On en est là, à se battre pour protéger 8 % de ces écosystèmes forestiers alors que personne ne semble se demander de ce qu'il adviendra du 92 % restant. Car, après tout, si le gouvernement veut instituer des «aires protégées» c'est admettre qu'il y a danger, non? Huit pour cent de biodiversité assurée et 92 % de billot-divertissement.

Le débat actuel sur la biodiversité donne l'occasion à beaucoup de nos «spécialistes» de voyager pour aller placoter ailleurs. La vallée du Saint-Laurent se meurt. Dix-huit tonnes de déchets toxiques arrivent dans le fleuve chaque heure et il n'y a aucune initiative de dépollution en cours. Le Québec devrait dénoncer ses partenaires des Grands Lacs mais il ne le fait pas car il lui faudrait lui aussi cesser d'utiliser le Saint-Laurent comme fosse d'aisance industrielle.

Aussi, cette vallée est presque toute déforestée à un point tel que les ébénistes beaucerons achètent maintenant leur bois dans le Maine américain. Quant à ses terres, elles sont livrées à une bande de salauds regroupés dans l'Union des Pollueurs Agricoles. L'eau des affluents des principales rivières agricoles sont impropres à l'IRRIGATION. Il n'y a plus aucune grenouille en Montérégie car ce qui entre dans l'eau entre aussi dans sa peau. La disparition de cet animal-sentinelle devrait nous faire tous paniquer. L'empoisonnement est rendu bien loin dans la chaîne alimentaire. On meurt peut-être plus tard qu'avant mais on tombe malade plus tôt.

Le moins qu'on puisse faire dans les circonstances, c'est d'aller dire au reste du monde d'arrêter de nous traiter de frogs.


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