Le secrétaire du Sommet de Rio de Janeiro, en entrevue au Devoir - Maurice Strong: «Nous n'avons toujours pas mis le cap sur le développement durable»

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Louis-Gilles Francoeur
Édition du samedi 31 août et du dimanche 01 septembre 2002

Mots clés : sj

Le Devoir: Comment voyez-vous l'évolution de la situation en environnement depuis Rio?

Maurice Strong: C'est à la conférence de Stockholm, il y a 30 ans, que nous avons perdu notre innocence en environnement. Je veux dire par là que la communauté internationale a reconnu que ce qu'elle avait fait jusque-là au nom du progrès économique s'accompagnait d'effets pervers qui avaient miné notre environnement et les systèmes à la base de la vie sur la planète.

Puis nous avons appris à prendre le contrôle de ces phénomènes, à concevoir des politiques, à choisir les meilleures technologies, les structures gouvernementales et à modifier même les décisions d'entreprises. De ça est né un plan d'action planétaire pour le XXIe siècle, placé sous le signe du développement durable. C'est l'Agenda 21 qui a fait consensus à Rio en 1992 parmi les gouvernements et les chefs d'État présents, dont c'était le plus grand rassemblement jamais vu. Ensemble, ils ont aussi accepté de lancer de grandes conventions internationales sensées nous placer, malgré leurs faiblesses, sur le chemin d'un avenir durable. Ce qui est loin d'être le cas.

Mais l'industrie a fait des progrès en réduisant l'intensité énergétique de sa production. Un nombre croissant de personnes réduisent l'impact de leur consommation en surveillant les étiquettes qui identifient les produits les plus naturels, les moins énergivores et les autos les moins gourmandes. Mais ça demeure le fait d'une minorité. Et alors, malgré les progrès accomplis, malgré une conscience accrue des enjeux et impacts de nos activités, dix ans après Rio, nous n'avons toujours pas mis le cap sur le développement durable.

Le Devoir: Où situez-vous les principaux progrès et échecs?

Maurice Strong: Je vois partout dans le monde de très nombreux succès d'organisation et des réalisations personnelles intéressantes. Je dirais même que les progrès les plus importants ont été réalisés au niveau local où plus de 3000 villes dans le monde se sont dotées de leur propre Agenda 21, issu des principes et conformément aux objectifs de l'Agenda 21 global du Sommet de Rio. Des villes ont ainsi fait d'énormes progrès en assainissant leur air, en adoptant des pratiques plus environnementales tout en devenant plus vivables. Et ces villes ont amorcé entre elles un dialogue sur l'avenir qu'elles souhaitent, et cela malgré l'énorme diversité de besoins et d'aspirations que représentent 3000 villes qui progressent évidemment à des rythmes différents.

Mais le plus intéressant, c'est que cette énorme mobilisation se situe sur le plan qui compte: les enjeux globaux sont assumés par les gens dans leur milieu de vie, dans leur communauté où ils prennent conscience que ce sont aussi leurs activités, leur mode de vie qui sont à l'origine des mégaproblèmes.

Du côté des grandes conventions, le plus gros morceau est sans contredit la Convention sur les changements climatiques et le Protocole de Kyoto, qui est présentement sur la voie de la ratification. Et qui attend encore quelques adhésions pour entrer en vigueur. Bien sûr, le refus des États-Unis d'y participer est un coup dur monumental. Le Canada l'a signé mais sa ratification se heurte ici aux critiques et résistances d'industriels et de quelques provinces. Mais malgré tout, je crois -- j'espère! -- que le gouvernement canadien va le ratifier et l'appliquer. Ce serait une énorme, une gigantesque entorse dans la réputation de pays responsable et dans le leadership du Canada s'il ne devait pas ratifier Kyoto.

Le Devoir: Comment expliquez-vous cette valse-hésitation?

Maurice Strong: Je suis impliqué dans ces dossiers depuis des années. Et j'arrive mal encore à comprendre pourquoi on hésite à un certain moment donné, même s'il est vrai qu'on peut toujours en apprendre davantage en attendant. Mais nous savons l'essentiel, c'est-à-dire comment faire la transition vers une économie plus durable et pourquoi on doit le faire. Au bout du compte, la mise en application des accords de Rio est fondamentalement une affaire de motivation. Parce que si l'on avait la motivation, on réaliserait que nous avons tous les moyens en mains et que nous pouvons nous offrir leur mise en oeuvre plus que quiconque car nous sommes une des civilisations les plus dotées, les plus riches de l'histoire.

L'Europe a fait un travail plus consistant. Paradoxalement, la préoccupation pour l'environnement est née aux États-Unis. Et l'Europe a suivi. Mais elle a toujours tendance à suivre un peu plus lentement. Mais l'Amérique, de son côté, fonctionne toujours avec des hauts et des bas. C'est un pays aux humeurs et aux priorités changeantes, ce qui fait que le leadership environnemental mondial est désormais passé du côté de l'Europe.

Les États-Unis ne sont plus seulement la superpuissance de la planète. Ils sont aussi devenus le superpollueur. Bien sûr, ils ont réduit leur niveau de pollution mais dans plusieurs domaines, fort nombreux dans l'ensemble mondial, ils sont devenus la plus importante source de problèmes et d'enjeux environnementaux. Si on en croit nos chercheurs, les États-Unis sont maintenant la plus importante source de dangers pour l'avenir de la communauté mondiale. Et le Canada peut difficilement jouer au plus fin: nous nous retrouvons, per capita, juste à côté des États-Unis dans ce bilan, ce dont on peut difficilement être fiers.

Lorsque la communauté internationale a étendu les frontières nationales à 200 milles marins, le Canada a été le plus grand bénéficiaire de l'opération. Ses 30 millions de citoyens sont perçus ailleurs comme les fiduciaires d'un des plus importants patrimoine marin mondial. Avec en plus un énorme capital forestier. Ce qui nous confère des responsabilités particulières.

Le Devoir: Pensez-vous que la population canadienne saisit que l'exercice de cette responsabilité est d'abord une affaire de choix politique et non de moyens?

Maurice Strong: Pas assez mais j'espère que le Sommet de Johannesburg va hausser le niveau de conscience dans la population.

J'ai beaucoup réfléchi à la question de la motivation et je pense que les gens sont motivés par beaucoup de choses, surtout par la santé de l'économie et ce qu'on pourrait appeler les valeurs personnelles.

En matière d'économie, nos études au Conseil de la Terre nous indiquent que des milliards sont dépensés par les gouvernements sous formes d'incitations fiscales, subventions et programmes qui ont pour effet de stimuler des pratiques néfastes pour l'environnement. Ces effets pervers n'ont pas été voulus, certes. Mais maintenant qu'on les connaît, qu'il y a consensus pour une plus grande protection environnementale, nos gouvernements maintiennent toujours ce que j'appelle de véritables «désincitatifs» à de bons comportements environnementaux. C'est pourquoi je demandais aux gouvernements dès Rio de revoir toute la fiscalité, les programmes de subventions et les politiques générales afin de réorienter les comportements personnels et corporatifs dans la bonne direction.

Le Devoir: Vous proposez aussi l'adoption d'une Charte de la Terre. De quoi s'agit-il exactement?

Maurice Strong: J'ai proposé il y a plusieurs années aux gouvernements d'adopter sur le modèle anglo-saxon de la Magna Carta, une Charte de la Terre qui établirait les principes directeurs régissant les comportements des gens et des nations pour assurer un avenir durable à la planète. Les gouvernements ne sont visiblement pas prêts pour cela. Alors avec plusieurs autres personnalités et des millions de bénévoles, nous avons lancé un mouvement d'appui populaire à l'idée de cette Charte, le People's Earth Chart, un projet que nous voulons présenter au Sommet de Johannesburg.

Nous espérons obtenir un large appui lors du sommet parce que ce mouvement part de la base et qu'il reçoit maintenant l'appui de grandes sociétés, qui en utilisent les principes directeurs pour asseoir leurs politiques sur une nouvelle éthique. Des chefs d'État ont aussi entrepris de nous appuyer ouvertement.

Le Devoir: Les conventions environnementales se multiplient depuis 30 ans. Leur coordination et leur financement posent des problèmes chaque jour plus nombreux. Sans compter que l'Organisation mondiale du commerce [OMC] entend désormais se définir comme l'arbitre des conflits entre commerce et environnement. Comment voyez-vous le débat sur la «gouvernance» qui s'annonce à Johannesburg?

Maurice Strong: L'écologie est la science des systèmes. Elle nous enseigne que toute activité par laquelle les humains modèlent leur avenir est elle-même systémique. Rien ne peut se faire isolément du reste de la vie et du monde. Qu'on coupe des arbres ici ou qu'on pollue les eaux là-bas: tout finit par avoir un effet quelque part, parfois à des milliers de kilomètres. Mais nos outils pour gérer ces activités ne sont pas systémiques. Ils gèrent les choses et les phénomènes de façon compartimentée. Nous devons mettre en place des outils capables de gérer l'activité humaine de façon systémique, sur le plan national comme à l'échelle planétaire.

L'OMC a un mandat défini en matière de commerce. Mais ses décisions influencent le sort de l'environnement même si ce n'est pas son objectif, ce qui explique que les experts en commerce ne se sentent pas responsables des impacts d'une certaine économie. Et ils ont raison parce que la forme donnée à la gouvernance économique actuelle est une responsabilité collective. Il est donc tout à fait légitime que la communauté demande à des organismes comme l'OMC de travailler d'une manière qui tienne compte des impacts environnementaux de ces décisions.

Le Devoir: Voulez-vous dire que l'OMC est l'organe approprié pour faire ces débats environnementaux?

Maurice Strong: Il faut plutôt impliquer d'autres organismes parce que l'OMC n'a pas été conçu pour une mission aussi générale. C'est un organe spécialisé avec un mandat défini en matière de commerce mais l'exercice de son mandat a des conséquences sociales et environnementales. Il doit donc examiner ces impacts et en tenir compte mais avec les organismes qui ont l'expertise et les mandats dans ce domaine. Ce qui exigera de changer bien des choses car l'OMC n'est pas rattaché à l'ONU, même s'il s'en rapproche, alors que plusieurs des grands organismes spécialisés en environnement le sont. L'harmonisation et la coordination de ces mandats constituent d'importants défis aux conséquences concrètes pour la planète.

Le Devoir: Êtes-vous optimiste ou pessimiste devant la lenteur des changements et l'ampleur du travail à accomplir?

Maurice Strong: La réalité m'incite à être pessimiste. Mais le pessimisme se nourrit de lui-même quelque part et c'est donc un piège. Alors, quant à l'action, je fais le pari de l'optimisme. Je pense qu'il est encore possible de changer le cours des choses même si les faits semblent indiquer le contraire.

Le Devoir: Dans cette série d'enjeux multiples et fort complexes, lequel devrait être hissé au sommet des priorités?

Maurice Strong: La paix! Pourquoi? Parce que les conflits sont le pire ennemi de l'environnement. C'est nettement le pire ennemi du développement et de la lutte contre la pauvreté. L'Université de la Paix travaille de plus en plus avec le Conseil de la Terre parce que l'environnement et les ressources naturelles sont devenus d'importantes sources de conflits. Ce qui nous motive à oeuvrer à leur prévention et non seulement à la manière de les résoudre.

Bien des gens pensent que la guerre au terrorisme n'a rien à voir avec la guerre pour un meilleur environnement. Mais ces deux questions sont étroitement liées et il faut donc avoir une approche systémique pour mieux discerner les liens entre les deux phénomènes. On ne peut plus tirer prétexte de notre ignorance. Nous avons perdu notre innocence et nous ne pouvons plus échapper à notre responsabilité devant l'avenir. Si nous n'assumons pas cette responsabilité, nous seront les agents de notre propre déclin.

Le Devoir: Passer à une véritable approche préventive exige donc une sorte de révolution culturelle?

Maurice Strong: Nous sommes plus intelligents, collectivement, que notre espèce ne l'a jamais été dans son histoire. Mais nous sommes de moins en moins sages. Ce n'est plus une question de connaissances. Ce n'est plus uniquement une question d'intelligence. Le défi se situe désormais sur le plan de la sagesse. Et la sagesse est un mariage entre l'intelligence et la morale. La sagesse naît d'une relation entre nos valeurs, notre intelligence et nos connaissances. C'est là que se situe le défi ultime en environnement: serons-nous assez sages pour poser les gestes qui vont nous assurer un avenir viable?

Propos recueillis par Louis-Gilles Francoeur


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