Tuer la forêt, c'est comme tuer des milliers d'espèces vivantes
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Depuis l'aube de l'ère industrielle, la diversité biologique de notre planète (c'est-à-dire, la diversité des formes de vie sur terre ou «biodiversité») diminue à un rythme alarmant: ce rythme est estimé de 1000 à 10 000 fois supérieur à celui qui a prévalu depuis le début de l'évolution de la vie sur terre. Au point que de nombreux scientifiques qualifient ce phénomène de sixième extinction massive des espèces de l'histoire de la planète (la dernière datant de la collision d'un énorme astéroïde avec la Terre il y a 65 millions d'années, faisant disparaître la moitié de toutes les espèces vivantes de l'époque).
S'appuyant sur une définition des forêts naturelles plus stricte que celle de la FAO (forêts qu'il dénomme «forêts frontières», intactes et suffisamment vastes pour permettre la vie de toutes les espèces naturelles qui en dépendent), le tableau dressé par le World Resources Institute (WRI) est plus préoccupant. Selon cet organisme, il ne resterait en fait aujourd'hui qu'à peine un quart des forêts naturelles qui couvraient la Terre il y a 8000 ans, soit seulement la moitié environ des 3869 millions d'hectares indiqués par la FAO.
Or, 40 % de celles-ci seraient sérieusement menacées de dégradation ou de disparition dans les prochaines décennies. Trois pays détiennent à eux-seuls près de 70 % de ces forêts: le Brésil, le Canada et la Russie. Soixante-seize pays ont perdu les leurs à jamais (la majorité des pays européens et ceux du bassin méditerranéen, notamment). Onze pays seraient sur le point de les perdre (parmi eux la Finlande, la Suède, le Vietnam, le Guatemala et la Thaïlande). La vaste forêt amazonienne, l'une des dernières grandes forêts naturelles au monde, serait également menacée: selon des études récentes de chercheurs brésiliens et américains, si le gouvernement brésilien maintient son gigantesque programme de développement économique de l'Amazonie appelé Avança Brasil, d'ici 20 ans seulement, 28 % de la forêt amazonienne subsisterait (à noter que près de 15 % de sa superficie a déjà disparu et au moins 20 % de celle-ci est dégradée par l'exploitation forestière).
Même les immenses forêts boréales ne sont pas épargnées, ajoute le WRI. Par exemple, la taïga russe encore largement considérée comme vaste et intacte est maintenant constituée de fragments de massifs pratiquement vierges mais isolés par des forêts exploitées ou dégradées.
Valeur des forêts naturelles
Pourquoi les forêts naturelles, qu'elles soient boréales, tempérées ou tropicales, sont-elles si importantes? Tout d'abord, elles détiennent le plus haut niveau de diversité biologique terrestre (entre 50 à 80 % suivant les espèces). De plus, elles sont les seules, quand elles sont suffisamment intactes et vastes, à permettre à toutes les espèces qui les habitent de s'y maintenir dans le long terme. Ensuite, outre leur valeur intrinsèque en tant qu'inestimable patrimoine de l'humanité, fruit d'une évolution de millions d'années, cette diversité biologique des forêts procure à l'homme d'innombrables biens et services.
Mais ceux-ci sont largement ignorés parce que peu visibles et, surtout, parce qu'ils ne sont pas évalués par le marché. Ce ne sont pas les seules forêts à en procurer mais ce sont probablement celles qui en procurent le plus et les plus variés. On ne se rend généralement compte de la valeur des forêts que lorsqu'il faut affronter les coûts de leur disparition. Par exemple, les inondations récurrentes dans la vallée du Gange, attribuées principalement au déboisement effectué au Népal, représentent un coût annuel évalué (dans les années 1985) à un milliard de dollars américains par an.
Parmi les biens que les forêts procurent à l'homme, les plus connus sont le bois, la gomme, les fibres, les fruits, le gibier, les plantes médicinales et les substances pharmaceutiques. Parmi les services, citons la protection des bassins versants (stabilisation des crues et protection contre les inondations; alimentation en eau des nappes phréatiques), la protection des sols (contre les éboulements de terrain et l'érosion), la stabilisation du climat au niveau local et régional ainsi que la régulation des précipitations, le rôle de réservoirs et de puits de gaz carbonique (permettant de lutter contre l'effet de serre), les activités récréatives et l'écotourisme.
Et cela n'est peut-être rien comparé à leur potentiel, encore à peine exploré, notamment dans le domaine pharmaceutique. En outre, leur impressionnante beauté en fait une source inestimable de ressourcement. Enfin, il convient de rappeler qu'elles constituent toujours l'habitat pour environ 50 millions d'indigènes. Et quand la disparition de ces populations suit celles des forêts, c'est également un riche patrimoine culturel qui s'en va à jamais.
Aires de forêts protégées
Le nombre et l'étendue des aires de forêts protégées se sont indéniablement accrus dans le monde au cours des dernières années. Toutefois, seuls 8 % des forêts du monde bénéficient à un titre ou à un autre d'une forme de protection et avec des variantes majeures d'un pays à l'autre. De plus, ces protections ne sont souvent que théoriques. Dans la réalité, ces forêts sont peu protégées comme en Afrique, par exemple, où elles subissent les pressions du braconnage ou de l'installation de populations pauvres ou de réfugiés de guerre qui n'ont souvent guère d'autre choix pour leur survie. Enfin, beaucoup d'aires protégées sont d'une taille insuffisante pour assurer la viabilité de toutes les espèces qui y vivent ainsi que celle de l'écosystème forestier lui-même qu'elles constituent.
À titre d'exemple, la Russie protège à peine 2 % de ses forêts et la Chine moins de 4 %. Au Canada, le pourcentage d'aires de forêts protégées est de 7,7 %. Le gouvernement du Québec a récemment annoncé (le 5 juillet 2002) la création de nouvelles aires protégées, notamment en forêt boréale, qui devrait élever ce pourcentage de 2,9 à 4,8 % du territoire provincial. Ce nouveau pourcentage qui reste dans les catégories UICN les moins strictes, comprend des forêts. À titre de comparaison, la Nouvelle-Zélande protège environ 17 % de son territoire, forêts incluses, et les États-Unis environ 8 %.
L'action de la communauté internationale de Rio à Johannesburg
Dans la foulée des Principes forestiers adoptés au Sommet de Rio en 1992, la Commission du développement durable, chargée du suivi de l'Agenda 21, a successivement mis en place deux forums destinés à permettre aux discussions internationales sur les forêts de continuer: le Groupe intergouvernemental sur les forêts (1995 -- 1997) puis le Forum intergouvernemental sur les forêts (1997 -- 2000). Sur quoi ces discussions ont-elles débouché? Près de 300 propositions d'action ont été adoptées à l'issue de ces travaux. Or, sans minimiser l'importance de ce résultat, nombre de ces propositions d'action constituant de réelles avancées politiques en matière de gestion durable des forêts, celles-ci restent bien théoriques et confinent à des appels et non à des engagements à l'action.
De son côté, la Convention sur la diversité biologique s'est également activée dans le domaine des forêts. Elle a, tout d'abord, adopté un programme de travail sur la diversité biologique des forêts en 1998. Ce programme, assez général et essentiellement orienté vers la recherche, a suscité peu d'intérêt de la part des gouvernements.
Alors, quoi penser de ces dix ans après Rio? La FAO, pour sa part, n'hésite pas affirmer que les années 90 ont vu des progrès considérables: «définition d'une vision mondiale commune de l'avenir des forêts et de leur rôle dans la vie des populations, apparition d'un consensus sur les moyens de réaliser cette vision, mise au point d'outils et de techniques à cet effet, et détermination des coûts et avantages escomptés. [...] le chemin est maintenant mieux dégagé et nous allons de l'avant».
Signes positifs
Il est vrai que tout n'est pas absolument noir dans le monde des forêts et d'indéniables signes positifs sont à relever. Parmi ceux-ci, on pourra mentionner le développement de la certification (ne touchant, toutefois, que 2 % environ des forêts du monde) ou l'adoption dans presque toutes les régions du monde de critères et indicateurs de gestion durable (qui restent à être mis en oeuvre); l'établissement de programmes de forêts modèles et de forêts de démonstration; l'implication croissante du secteur privé et une plus grande participation des communautés locales à la gestion des forêts. Les importantes opérations de reboisement dans les pays développés (environ cinq millions d'hectares chaque année entre 1990 et 2000) sont également à mettre à l'actif de ces éléments positifs, même si les forêts plantées sont loin d'équivaloir les forêts naturelles sur le plan qualitatif.
Toutefois, pour encourageants que soient ces éléments, ils ne semblent guère affecter la tendance lourde en cours. En outre, l'augmentation de la demande en bois prévisible dans les prochaines années, par exemple de la part de la Chine, ne laisse entrevoir aucun répit pour les forêts.
Le projet de Plan de mise en oeuvre du Sommet de Johannesburg ne propose rien de nouveau et, surtout, rien qui engagerait les gouvernements à s'attaquer concrètement au problème.
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Pierre Le Danff est attaché à l'Observatoire de l'écopolitique internationale de l'Université du Québec à Montréal.

