Développement durable - Le temps d'agir
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Le deuxième Sommet de la Terre, qui a commencé à Johannesburg le 26 août et qui se terminera le 5 septembre, ne sera pas un simple «Rio +10» comme le désignaient, il y a quelques mois encore, ceux qui espéraient une reprise de la grand-messe ou du happening environnemental de 1992.
Le «Millenium», il est vrai, précisait qu'il fallait atteindre cet objectif sans imposer aux générations futures «d'avoir à vivre sur une planète irrémédiablement dégradée par les activités humaines», une invitation explicite à changer le modèle économique qui a prévalu au XXe siècle.
Bref, à Johannesburg, il est beaucoup question de développement social et économique. Autant que d'environnement.
Les travaux de la quatrième conférence préparatoire de Johannesburg, à laquelle ont participé, au début de juin, plus de 6000 délégués et 118 ministres à Bali, en Indonésie, ont retenu pour fins de négociation les objectifs suggérés par le Secrétaire général de l'ONU à New York en mai dernier. Mais ces objectifs n'ont pas fait consensus, de sorte que le débat et la négociation sont désormais lancés.
Kofi Annan assigne à Johannesburg «cinq domaines particuliers où des résultats sont aussi essentiels que réalisables» dans une logique d'amélioration de l'environnement: il faut, disait-il, doter d'ici 10 ans d'eau potable, de services sanitaires et de services énergétiques de base la moitié des humains qui en sont présentement privés.
C'est autour de ces trois mêmes priorités que les premières politiques environnementales des pays occidentaux ont, jadis, été élaborées.
Les deux autres objectifs concernent la protection des ressources marines et la lutte contre la pollution d'origine chimique.
Un milliard d'humains privés d'eau potable
Les objectifs de Kofi Annan touchent beaucoup de monde.
Un milliard d'humains n'ont présentement pas accès à l'eau potable. Deux fois plus ne bénéficient pas de systèmes d'épuration qui limite la contamination des cours d'eau. Trois millions de personnes meurent encore chaque année à cause de l'insalubrité des eaux disponibles chez eux. Sans mesures «rapides et décisives», ajoutait Kofi Annan, d'ici 2025, les deux-tiers de la planète seront confrontés à des pénuries d'eau, dont une grande partie est gaspillée par des techniques agricoles archaïques, qu'il faudra aussi changer pour produire sans grignoter constamment les forêts, les prairies et les zones humides.
Quant à l'énergie, deux milliards d'humains sont privés des services de base, ce qui les accule au non-développement chronique. Pour les doter de services énergétiques non polluants et économiques, il faudra procéder à d'importants transferts de technologie pour leur éviter l'étape du modèle énergétique dévastateur de l'Occident au XXe siècle. Cet objectif n'élude en rien le défi des pays développés de contrôler leur boulimie énergétique.
Une des trois grandes conventions-cadres de Rio a intensifié la lutte pour la protection de la biodiversité. Le Protocole de Carthagène sur la biosécurité a défini au début de l'an 2000 les règles régissant les échanges commerciaux de produits transgéniques en reconnaissant même le principe de précaution. Mais c'est au tour des grandes ressources vivantes, aux grands écosystèmes comme les réserves marines épuisées à 75 %, et les récifs coraliens à 70 % menacés de stérilisation par le réchauffement du climat, d'être hissés à Johannesburg au rang des nouvelles priorités mondiales de protection rapide.
La santé n'est pas un luxe de pays riches ni un simple objectif humanitaire, selon Kofi Annan, qui propose comme cinquième objectif à Johannesburg d'attaquer la pollution toxique d'origine chimique qui impose un air malsain à un milliard de personnes. Trois millions en meurent chaque année et les deux tiers des décès se concentrent dans les pays en voie de développement!
Un retour en arrière?
Ce nouveau visage de la lutte environnementale et du développement durable suscite déjà plusieurs critiques parce qu'il met l'accent beaucoup plus sur le développement économique que sur la protection de l'environnement classique. Et qu'il risque de confier les moutons aux loups...
Les conférences préparatoires de Johannesburg soulèvent en effet le problème à plusieurs facettes de la «gouvernance environnementale». Certains pays européens ont proposé de mettre fin à la dispersion des efforts qui résulte de la multiplication des conventions-cadres en environnement par leur regroupement sous un même chapeau. La force politique et financière d'un organisme central pourrait mettre à l'abri par le jeu des vases communicants certains secteurs sous-financés, comme la lutte à la désertification, une autre convention méconnue issue du Sommet de Rio. Un tel organisme par sa taille et son autorité placerait sur la défensive l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en l'empêchant de trancher seule des conflits entre commerce et environnement, un droit qu'elle s'est accordé il y a quelques mois.
Le débat sur la gouvernance environnementale inclut la question de la place qui doit être accordée à la société civile, incluant les grandes organisations environnementalistes et les groupes de citoyens. Ces organisations ont découvert leur force collective au sommet parallèle de Rio. On leur doit, un peu partout dans le monde, les plus tangibles réalisations concrètes de l'Agenda 21, ce programme de développement durable pour le XXIe siècle, en 40 chapitres et 2500 propositions, le plus méconnu et pourtant le document central du Sommet de 1992. Quelque 3000 communautés de base se sont dotées d'Agendas 21 chez elles, au niveau local, un mouvement qui n'a pas été suivi au niveau national par les États et gouvernements, qui s'y étaient pourtant engagés.
Mais la grande entreprise veut aussi une place dans ce nouveau cercle de la gouvernance à côté des responsables onusiens, des gouvernements et de la société civile. Industriels et commerçants proposent à Johannesburg d'instituer des «partenariats» avec les gouvernements et les groupes en invoquant la mondialisation, la libération des marchés, la déréglementation et surtout la compétence supérieure des multinationales à gérer l'eau, l'assainissement, l'énergie, l'agriculture et les services de santé, justement les cinq priorités suggérées par Kofi Annan.
Rapprochement ONU-OMC
Des intellectuels comme Ricardo Petrella y voient déjà un glissement des «onusiens» dans le camp du néo-libéralisme et le signe d'un rapprochement inquiétant entre l'ONU et l'OMC. Il accusait d'ailleurs au début de l'été les multinationales de ces différents secteurs économiques d'avoir suscité à leurs frais souvent plusieurs conférences internationales, forums, conseils, colloques, etc., pour maquiller sous des enjeux humanitaires et environnementaux leur éventuelle main-mise sur les pays démunis avant que ne s'y organise là aussi la résistance à laquelle les traditions démocratiques occidentales les ont confrontées.
Plusieurs groupes environnementaux et groupes de base nationaux font aussi le lien entre la mise en place du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD), récemment appuyé par le G8 et le premier ministre Jean Chrétien, et le danger d'appropriation de la gestion environnementale dans les pays en voie de développement par les multinationales assoiffées de marchés nouveaux.
Les groupes environnementaux internationaux sont partagés sur ces enjeux. L'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) les perçoit favorablement tout comme le Fonds mondial de la nature (WWF) parce qu'ils vont accélérer le tempo de l'action. Pour d'autres groupes comme Greenpeace et les Amis de la Terre, plus proches des groupes de base sensibles aux aspects sociaux, les réticences sont plus importantes. Les états-majors ont même discuté au cours des derniers mois de la possibilité de boycotter le Sommet de Johannesburg ou de recréer un autre sommet parallèle, comme à Rio. L'hypothèse a finalement été écartée mais les critiques pourraient être vitrioliques sur l'issue des consensus de Johannesburg.
Et le bilan de Rio?
La réticence de plusieurs groupes environnementaux à l'endroit de ce sommet tient aussi au fait que les rencontres préparatoires éloignent de plus en plus la possibilité qu'on y dresse un bilan critique des maigres réalisations enregistrées depuis Rio malgré l'adoption des trois grandes conventions-cadres. Plusieurs groupes voudraient qu'on identifie, avant de passer à autre chose, les raisons de l'inaction et du sous-financement de la lutte contre la désertification, la non-ratification du Protocole de Kyoto par un nombre suffisant de pays occidentaux et le nombre croissant d'espèces et d'écosystèmes menacés.
Pour d'autres, plus pragmatiques, un sommet n'est pas la place des bilans car les chefs d'État n'ont pas l'habitude de se réunir pour faire de l'autoflagellation mais pour définir plutôt des objectifs et identifier des moyens d'action, comme l'expliquait récemment au Devoir Pierre-Marc Johnson, l'ancien premier ministre du Québec qui avait agi à Rio comme conseiller du Secrétaire de la conférence, le Canadien Maurice Strong. Tous ces bilans, disait-il, ont été faits ou sont en cours de confection par les technocrates des organisations internationales, du moins pour les aspects techniques... Pour le politique, c'est plus délicat.
Gro Harlem Brundtland, l'ex-première ministre de Norvège qui a lancé en 1987 le concept de développement durable, estime que les progrès timides enregistrés depuis Rio en matière de lutte contre la désertification, contre les changements climatiques et la disparition des espèces amorcent un mouvement malgré tout irréversible. Mme Brundtland et Maurice Strong, comme le lecteur pourra le constater à la lecture d'entrevues exclusives publiées dans ce cahier spécial, estiment que la plus grande faiblesse de l'après-Rio, c'est la non-application généralisée et l'absence de financement des mesures contenues dans l'Agenda 21, le plus méconnu des médias et pourtant le document charnière de Rio.
Pour les tenants de la nouvelle économie, ce retard s'explique en partie par le fait que l'Agenda 21, ce programme de transformation de l'économie sauvage du XXe siècle en une économie respectueuse de l'environnement et des humains au XXIe siècle, a été articulé autour de la «vieille» conception de l'État des années 60. Il est urgent, disent-ils, d'adapter le développement durable préconisé à Rio aux mouvements de mondialisation et de libéralisation des échanges économiques, voire de privatisation et de déréglementation. Cette actualisation équivaudrait, pour d'autres, à un abandon irrévocable des aspirations de l'Agenda 21 puisque le développement durable postule le contraire du néolibéralisme, soit une démocratisation accrue de la gestion environnementale par une subordination de l'économie aux impératifs de la société et de l'environnement.
On ne peut prédire l'issue du Sommet de Johannesburg. Mais il est clair d'entrée de jeu qu'il va aider à clarifier plusieurs enjeux économiques et environnementaux de la prochaine décennie, sinon du siècle qui s'ammorce.

