Changement de zonage à Brossard - Visa le noir, tua le blanc
Mots clés : musulman, brossard
L'opposition à un centre communautaire musulman privera la Ville de taxes

Photo: Jacques Grenier
«En s'opposant à cet amendement, c'est donc l'ancien règlement de zonage qui va s'appliquer et 100 % de l'immeuble, à vocation religieuse, qui sera construit à cet endroit sera exempté de taxes. C'est la décision des citoyens et Brossard, comme c'est traditionnellement le cas, va la respecter», a poursuivi M. Carrier, un brin déçu. Il était nécessaire d'obtenir 331 signatures pour bloquer l'amendement. À 19h hier, 506 citoyens s'étaient présentés au bureau d'arrondissement pour apposer leur griffe sur le registre.
Ironiquement, leurs intentions n'étaient pas d'aider une communauté religieuse à épargner 100 000 $ par année -- le montant de taxes qu'espérait empocher l'arrondissement pour le bâtiment anticipé sur le boulevard Rome -- mais plutôt d'éviter «que le coeur de Brossard ne devienne musulman car cette mosquée va être un pôle d'attraction pour tous les musulmans de la province», a expliqué hier Georges Lachance, un retraité de 78 ans, porte-parole du groupe de citoyens opposés au déménagement de la communauté ismaïlie en face de l'ancien hôtel de ville.
Car depuis plusieurs semaines, ce projet de construction d'un Jamat Khana -- littéralement, lieu de rassemblement en persan -- déchaîne les passions dans l'ancienne ville de Brossard. Sur fond d'intolérance, de propos disgracieux, d'incompréhension mais aussi de préjugés tenaces, post-11 septembre, à l'endroit de la communauté musulmane. «Je peux très bien comprendre, a commenté hier Alnassir Merali, coordonnateur du projet. Depuis les attentats du 11 septembre, tout le monde est mis dans le même panier et, dans la tête des gens, tous les musulmans sont des terroristes. Mais une fois qu'on leur explique qui nous sommes et ce que nous avons l'intention de faire, les perceptions doivent normalement changer.»
Rien à faire
Normalement! Mais visiblement pas dans l'arrondissement Brossard où, malgré une vaste campagne d'information amorcée par le conseil -- autant sur le projet de la communauté que sur les tenants et aboutissants de l'amendement au règlement de zonage --, les opposants n'ont pas changé leur fusil d'épaule. «C'est étonnant! Surtout dans un arrondissement comme le nôtre où près de 50 % des résidants sont issus de l'immigration récente et proviennent de 169 pays différents, précise M. Carrier. C'est une richesse culturelle que Brossard a toujours su exploiter avec respect et harmonie. Ce qui se passe aujourd'hui est plutôt décevant. C'est une réaction qui ne correspond pas à la réalité de notre arrondissement.»
Et qui ne sied guère à la nature même du centre que la communauté ismaïlie envisage de construire, selon sa porte-parole, Amina Talib. Car la «disgracieuse et inquiétante mosquée» crainte par les signataires du registre est en fait bien plus susceptible d'être appréciée par la communauté. En effet, orchestrée par les ismaïlis pour le compte de la Fondation Aga Khan, ce centre communautaire devrait comporter, en plus d'une partie dédiée à la prière -- d'une capacité de 800 à 1000 places -- une grande salle communautaire, des salles de cours, une bibliothèque, une salle informatique avec branchement à Internet et quelques bureaux administratifs. Le tout pour une facture totale évaluée à 10 millions de dollars.
«Nous disposons de plusieurs Jamat Khana de la sorte à travers la province, raconte Mme Talib, dans l'arrondissement Mont-Royal à Montréal, à Laval, à Sherbrooke, à Granby, à Québec... Ce sont des lieux de rencontre et d'intégration. Nous y dispensons entre autres des cours pour aider les femmes à intégrer le marché du travail ou encore pour faciliter l'installation au Québec des nouveaux arrivants.»
Les Jamat Khana sont également utilisés par la communauté pour centraliser, tous les trois ans, des collectes de fonds afin de financer les programmes de la Fondation Aga Khan, un organisme à but non lucratif versé dans l'aide au développement international. Fortement implantée tant en Asie centrale qu'en Afrique, cette fondation encourage, entre autres, l'éducation des jeunes filles musulmanes dans le nord du Pakistan ou encore l'accès à l'eau potable -- en détournant l'eau des glaciers -- au Tadjikistan.
«D'ordinaire, nos lieux de rassemblement fonctionnent très bien et ne font pas couler autant d'encre, reconnaît la porte-parole de la communauté. Je me rassure toutefois en pensant que les opposants sont loin de représenter l'opinion de tous les habitants de Brossard.»
Le Jamat Khana du boulevard Rome, dont les travaux de construction sont prévus pour l'automne, devrait pour sa part fonctionner bien mieux que les autres, les adversaires du centre venant en effet d'alléger son budget annuel de fonctionnement de quelques milliers de dollars.

