Débat aux États-Unis - La séparation de l'Église et de l'État est-elle remise en question?

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Jean-Claude Leclerc
Édition du lundi 05 août 2002

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Le débat a repris aux États-Unis sur la séparation de l'Église et de l'État. Non seulement parce qu'une Maison-Blanche républicaine affiche la religion comme l'une de ses valeurs, mais parce que les tribunaux semblent parfois affaiblir, parfois durcir, ce principe de la Constitution américaine.

Tantôt la Cour suprême y interdit la prière en classe dans les écoles publiques. Tantôt elle reconnaît aux élèves le droit d'y tenir après les cours des réunions de nature spirituelle. L'équilibre n'est pas facile à trouver, comme l'atteste à l'occasion la division des juges.

Cette séparation -- ou cette distance -- a été établie dès l'origine de la république voisine comme une condition essentielle de la concorde sociale entre les gens qui allaient peupler le pays. Était ainsi écartée l'idée d'une religion d'État ou d'un statut privilégié pour une foi particulière. En même temps était protégé le libre exercice de toute religion.

Le Congrès, comme le proclame le premier article de la Déclaration des droits de 1791, «ne fera aucune loi» qui touche l'établissement d'une religion ou qui en interdise le libre exercice. La même disposition interdit de restreindre la liberté de parole ou de la presse, le droit de s'assembler pacifiquement ou d'adresser au gouvernement des requêtes pour le redressement des torts.

Entorse à la séparation

Or, la Cour suprême a reconnu récemment la validité d'une loi qui permet aux autorités scolaires d'accorder une aide financière aux parents qui veulent inscrire leur enfant à une école de leur choix. Voilà une entorse à la séparation, ont clamé certains, car la majorité de ces parents choisissent les écoles privées, et la plupart de celles-ci sont confessionnelles.

Un tel programme visait à sortir les enfants des écoles délabrées de Cleveland, où l'échec attend la majorité d'entre eux. La décision du tribunal n'a donc pas enflammé l'opinion publique. Il en va autrement du jugement rendu, en juin, par une Cour d'appel supprimant la mention de Dieu dans le serment que font les élèves américains et qu'un père athée trouvait offensante pour sa fille.

«Je promets allégeance au drapeau des États-Unis d'Amérique, et à la République qu'il représente, nation une sous Dieu, indivisible, avec, pour tous, la liberté et la justice.» Cet engagement traditionnel date de 1892. Le Congrès l'a adopté en 1942. Dans la vague anti-communiste de l'après-guerre, on y a ajouté, en 1954, la mention «under God». C'est cette référence que le tribunal a tenue, à deux juges contre un, pour invalide.

Un beau tollé a accueilli la décision. Les élus allaient-ils pouvoir encore chanter God Bless America? Ou faire de cette invocation, à l'instar du président Bush, la chute de leurs discours? Le dollar était-il en péril avec sa devise In God We Trust?

Dieu, le fondement

de la nation

Or, la Cour suprême ouvre ses sessions en demandant la protection de Dieu pour le pays et pour elle-même, et la Déclaration d'indépendance fait de Dieu le fondement de la nation. Les rebelles de la Nouvelle-Angleterre y déclarent -- la traduction est de Thomas Jefferson -- que les lois de la nature et du «Dieu de la nature» donnent à un peuple de droit de prendre une place séparée et égale parmi les puissances de la terre. Et ils tiennent pour vérité évidente que c'est par «le Créateur» que les hommes sont «doués de certains droits inaliénables».

Ces pères fondateurs ont peut-être erré, mais force est de reconnaître que Dieu, quel qu'il soit, fait partie de la constitution américaine. Le Canada, qui ne s'est pas rebellé contre Londres, a maintenu certains privilèges confessionnels anciens, que les tribunaux ont eu à concilier avec l'égalité que l'État est désormais censé respecter pour tout le monde.

En Nouvelle-France, protestants et juifs étaient interdits. Après la conquête britannique, les catholiques furent tolérés, mais il fallut attendre la fin du 20e siècle pour voir reconnaître en principe, sinon encore en pratique, l'égalité entre communautés et entre individus. Qu'en est-il, depuis, de la séparation entre l'Église et l'État?

La constitution de 1982 stipule que «le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit». Si la primauté du droit n'est guère contestée, la suprématie de Dieu, elle, n'enchante guère les athées. Le gouvernement est loin pourtant d'en faire le principe de ses activités.

Ainsi, quand Ottawa a organisé une commémoration pour la tragédie de Peggys Cove, en Nouvelle-Écosse, le clergé chrétien ne put y invoquer le nom de Jésus. Après le 11 septembre, une autre célébration, dans la capitale, n'a fait aucune référence aux traditions chrétiennes. Pour le primat anglican, Michael Peers, c'est là «établir la non-religion comme la nouvelle religion du Canada».

La contradiction canadienne

Le dilemme canadien tient à la contradiction suivante. Le pays doit beaucoup aux confessions et aux personnalités religieuses et laïques qui y ont fondé écoles, hôpitaux, programmes sociaux et maintes initiatives devenues autant de services publics. Plusieurs souhaitent que cette tradition soit davantage reconnue dans la société sécularisée et moralement déboussolée d'aujourd'hui. Par contre, entre-temps, le pays, s'il a massivement cessé d'être pratiquant, compte nombre de pratiquants qui ne sont pas de foi chrétienne. Pour éviter de s'aliéner les uns en tentant de s'attacher les autres, les élus ont développé un discours et des pratiques qui manquent le plus souvent d'inspiration.

Si les gouvernements sont disposés, par exemple, à rénover des temples ayant une valeur patrimoniale, ils sont réticents à souscrire comme autrefois aux injonctions des chefs religieux. On versera des millions de dollars pour sauvegarder la culture nationale tout en ignorant souvent sa composante religieuse. La suprématie de Dieu fut inscrite dans la pierre du parlement avant de l'être dans la constitution: cela n'a jamais empêché Ottawa de mépriser le devoir biblique d'accueillir l'étranger.

Au siècle dernier, en 1905, l'Armée du salut a trouvé pour les pauvres des quartiers surpeuplés d'Angleterre un pays d'espoir au Canada. De nos jours, elle compte quelque 20 000 employés au pays, mais ce genre d'investissement dans la «guerre» contre la misère matérielle et morale trouve de moins en moins d'écho auprès des gouvernements.

Quel chemin suivra-t-on? Si la plupart des confessions ne recherchent plus de lien privilégié avec les gouvernements, elles n'entendent pas pour autant s'exclure du débat public. Dans une analyse des rapports entre l'Église et l'État au Canada, Michael Volpy cite l'archevêque anglican de Colombie-Britannique, David Crawley, qui établit ainsi une échelle des comportements.

L'Église montre son pire visage quand elle prétend diriger le gouvernement. Elle est dans une mauvaise position quand elle collabore avec lui (spécialement quand elle le fait sans esprit critique, comme ce fut le cas pour les pensionnats autochtones). Et elle est à son meilleur niveau et fort puissante quand elle résiste au gouvernement.

Toutefois, l'Église est si marginalisée au Canada (du moins au jugement de l'archevêque anglican), que la question de la séparation de la religion et du pouvoir politique n'y prend peut-être pas autant d'acuité qu'aux États-Unis. Elle prendra cependant plus d'importance dans l'avenir si, comme au sud, la religion y fait un retour en force.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme

à l'Université de Montréal.


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