Jean-Jacques Rousseau revu et corrigé - Petit bout d'chou deviendra grand

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Pauline Gravel
Édition du samedi 27 et du dimanche 28 juillet 2002

Mots clés :

La violence se manifeste dès le berceau et décroît progressivement à mesure que l'enfant grandit

Contrairement à une perception largement répandue dans la population, le portrait-robot du jeune violent ne présente pas un crâne rasé, une lèvre percée d'un anneau et un aigle tatoué sur le bras mais plutôt des bajoues roses et joufflues, une peau satinée et une sucette de caoutchouc dans la bouche! C'est donc dès le plus jeune âge qu'il faut apprendre à l'enfant à maîtriser son agressivité.

Comment des bambins parfaitement inoffensifs peuvent-ils se transformer en adolescents déchaînés et dangereux? De multiples études ont été menées sur les jeunes délinquants afin d'identifier les facteurs responsables de cette malheureuse métamorphose. Les chercheurs ont inculpé les parents, les mauvais amis, la pauvreté et la télévision. Ainsi, on a longtemps cru que les adolescents commettant des actes de violence avaient appris à user d'agressivité physique en calquant le comportement de leurs parents et de leurs camarades ou en s'inspirant des scènes brutales de la télévision.

Or, plus récemment, de nouvelles recherches conduites auprès de grands groupes de jeunes que l'on a suivis de la petite enfance jusqu'à l'âge adulte ont révélé un phénomène complètement inattendu: à partir de l'âge de trois ans, l'agressivité physique décroît progressivement à mesure que l'enfant grandit. Alors que l'on croyait que la fréquence des attaques physiques s'accroissait avec l'âge du fait que les individus sont de plus en plus exposés à la violence à mesure qu'ils vieillissent, il est en effet apparu que la majorité des enfants s'assagissent avec le temps et optent graduellement pour d'autres stratégies socialement plus acceptables pour parvenir à leurs fins.

Le psychologue Richard Tremblay de l'Université de Montréal, qui a lancé en 1995 l'une de ces vastes études auprès de 22 000 enfants en collaboration avec Statistique Canada, a observé ce phénomène qui, à ses yeux, devrait révolutionner nos approches préventives face à la violence chez les jeunes.

Bébé se fâche !

Plus étonnant encore, les psychologues ont également constaté que, dès l'âge de 9 à 11 mois, la plupart des bébés commencent à utiliser spontanément l'agressivité physique. Ils tapent du pied, frappent, mordent et donnent des coups pour manifester leur mécontentement ou assouvir leurs besoins et leurs désirs. L'intensité de cette agressivité prend même de l'ampleur et atteint généralement son paroxysme au cours de la troisième année -- avant d'enclencher son déclin graduel jusqu'à l'âge adulte.

«Tous les humains sont organisés pour se défendre quand ils sont attaqués, affirme Richard Tremblay, directeur du Centre d'excellence pour le développement des jeunes enfants (CEDJE). L'agression physique fait partie du répertoire de comportements de tous les humains. Ceux-ci n'auraient pas réussi à conquérir le monde s'ils avaient dû attendre que la télévision apparaisse pour leur apprendre à agresser.»

«On comprend ainsi qu'une fois devenu adulte, un humain qui a appris à ne pas agresser mais qui se retrouve dans une situation où il a besoin de se défendre ou d'attaquer se servira spontanément de l'agressivité physique. Nous acquérons tous un petit vernis de civilité, mais il suffit qu'une situation nous provoque pour que le naturel revienne», ajoute le chercheur, qui dirige aussi le Groupe de recherche sur l'inadaptation psychosociale chez l'enfant réunissant des chercheurs des universités Laval, McGill et de Montréal.

Mais pourquoi se soucie-t-on si peu de cette agressivité débordante des tout-petits? Pourquoi excuse-t-on si facilement la colère d'un bébé? Parce qu'elle est moins menaçante. «Mais imaginez que votre bambin de deux ans soit un jeune adulte de 100 kilos mesurant 1 mètre 76 avec le même comportement, lance le chercheur. On aurait peur de cet individu. On aurait devant nous une personne extrêmement dangereuse pour son environnement. Nous sommes à notre pire, pour ce qui est du comportement social, lorsque nous sommes petits. Heureusement, nous apprenons ensuite à nous comporter de façon adéquate avec notre entourage.» Certains ne l'apprennent toutefois pas et les conséquences de leurs actes à l'âge adulte sont plus fracassantes et inquiètent davantage le public que la turbulence d'un gamin.

L'agressivité physique est donc innée, contrairement à ce que pensait Jean-Jacques Rousseau lorsqu'il affirmait que l'enfant naît bon et qu'il devient mauvais en se frottant aux autres hommes. «Les enfants n'ont pas besoin de leurs parents pour apprendre à agresser physiquement, tranche Richard Tremblay. Ils ont par contre besoin d'eux pour apprendre à ne pas le faire et pour connaître les solutions qui s'offrent à eux, comme le langage, par exemple.»

Prévention

Cette nouvelle conception des racines de la violence chez les jeunes dicte donc des actions préventives fort différentes de celles qui sont actuellement appliquées. Les programmes doivent viser non seulement les adolescents délinquants mais avant tout les très jeunes enfants, précise Richard Tremblay. «Les gens croient qu'il faut investir l'argent dans des mesures destinées aux adolescents ou aux écoliers du primaire alors que l'essentiel de l'apprentissage se fait durant la petite enfance [entre 0 et 5 ans], explique-t-il. Si on veut que nos interventions portent fruits, il faut agir durant cette période charnière car, plus tard, ce sera extrêmement difficile de corriger le tir. Si on attend que l'école le fasse, ce sera trop tard.»

Pour prévenir les cas d'agressivité physique chronique, il faut donc intervenir tôt, insiste le psychologue. Les adolescents ne deviennent pas soudainement violents. «Tous les adolescents et les jeunes adultes qui sont agressifs physiquement l'étaient évidemment en bas âge. Très tôt, ils avaient tendance à figurer parmi les plus agressifs de leur groupe. Et ils se sont retrouvés dans un milieu où il était beaucoup plus difficile d'apprendre à maîtriser leur agressivité physique.»

L'environnement joue en effet un rôle déterminant, particulièrement auprès des enfants turbulents. «Les enfants mus par un moteur turbo, qui n'ont peur de rien et qui mettent toute leur énergie pour atteindre leur objectif, ont beaucoup plus besoin de soutien de la part de leur entourage pour apprendre les règles et à mettre le pied sur le frein», prévient le professeur.

Fermeté

Les parents doivent être prêts à composer avec ces comportements perturbateurs dès la naissance de leur enfant. Ils doivent apprendre à être fermes et à dire non. Dès qu'un bébé commence à taper ou à mordre au cours de sa première année de vie, ils doivent lui signifier gentiment que ce n'est pas un comportement acceptable, soutient le psychologue. Ils doivent lui proposer d'autres solutions. Dès que l'enfant dispose de certaines habiletés langagières, il faut l'encourager à les utiliser au lieu d'avoir recours à l'agression physique.

Si l'enfant vit dans un environnement qui ne tolère pas la violence mais favorise les comportements sociaux pacifiques, l'enfant finira par adopter d'autres stratégies que l'agression physique pour obtenir ce qu'il veut et pour exprimer ses frustrations, explique Richard Tremblay.

«La plupart des parents font à peu près ce qu'il faut, affirme-t-il. Et les expériences que les enfants vivent avec leurs frères, leurs soeurs et leurs petits copains suffisent généralement pour leur apprendre à délaisser l'agressivité au profit de stratégies plus adéquates.» Un enfant qui frappe un de ses pairs comprend très tôt que sa victime se vengera et qu'elle lui fera mal à son tour.

Les parents qui souffrent eux-mêmes de problèmes d'agressivité physique auront bien sûr beaucoup plus de difficulté à apprendre à leurs enfants à maîtriser ces mêmes comportements indésirables, fait remarquer le chercheur. C'est pourquoi les programmes de prévention doivent s'adresser aux parents les plus démunis à ce niveau: notamment les adolescents faiblement scolarisés qui deviennent parents et les familles dysfonctionnelles aux prises avec de sérieux problèmes conjugaux.

Il faut également intervenir durant la grossesse, ajoute-t-il, car nous savons désormais que la consommation de tabac et possiblement de drogues durant la gestation a des conséquences néfastes sur le développement du cerveau du bébé.

«C'est avec notre cerveau que nous apprenons à nous maîtriser. Les parents auront beau tout faire, si le cerveau de leur enfant est endommagé, ce sera plus difficile de lui faire comprendre comment il doit interagir avec les autres.»

Or, si l'enfant n'arrive pas à intégrer des comportements alternatifs à l'agression physique durant les années précédant son entrée à l'école, les répercussions peuvent être multiples, allant de l'hyperactivité à l'exclusion par ses camarades durant le primaire.

Si sa marginalisation se poursuit, il sera tenté de consommer de la drogue, pourra être expulsé de l'école et, éventuellement, deviendra un délinquant violent...


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