Opinion
Art contemporain - Complainte galvanisée
Mots clés : mbam
Le travail de Jean-Pierre Gauthier prend en charge de manière singulière les activités de l'écoute et du regard
Les installations cinético-sonores de Jean-Pierre Gauthier ont toujours donné des concerts pour le moins inusités; elles sifflent, ronflent, glougloutent, gargouillent par des boyaux de toutes sortes que le souffle anime ou bien font entendre des percussions aux rythmes épatants grâce à une quincaillerie insolite. Ces installations amusent beaucoup et leur tapage est loin d'être désagréable. Échotriste, dernière réalisation de Gauthier, fait sourire elle aussi, même si son titre ne le laisse pas supposer. À tout le moins, elle a transformé la salle que lui a réservée le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) -- dans le cadre de la série Zone libre consacrée à l'art actuel et dirigée par le conservateur Stéphane Aquin -- en un instrument audacieux qui a le grincement comme registre sonore. Aussi, pour qui saura l'apprivoiser lentement, l'oeuvre promet des nuances infinies et quelques moments de ravissement.À la différence de ces performances, certaines installations sonores de l'artiste ont pour moteur des petits mécanismes au fonctionnement autonome, activés souvent par des détecteurs de mouvements qui attendent les visiteurs. Elles se font plus organiques et deviennent caméléons en tirant du lieu d'accueil leurs propriétés. Ainsi, à l'été 1999, dans le cadre de l'événement La Cueillette, l'ancien moulin du Trois Saumons à Saint-Jean-Port-Joli reprenait vie après le passage de Gauthier qui, avec tous les débris abandonnés là, avait redonné au lieu son activité sonore. Avec le même souci d'intégration, l'artiste avait pris d'assaut, il y a deux ans, les réduits des salles occupées par la Biennale de Montréal en détournant tout l'attirail d'entretien ménager de ses fonctions prosaïques.
Écoute hypnotique
Il en est autrement au MBAM où Échotriste se greffe aux murs blancs. L'installation fait voir une structure tubulaire épurée qui court à travers la pièce, laquelle est également traversée par un réseau de fils noirs. Au sol reposent huit miroirs qui servent de surface de contact à autant de gros ressorts en acier tendus par les fils. Outre cette modestie visuelle, le dispositif livre une performance musicale électroacoustique, déchire le silence au moment où certains miroirs amorcent une rotation dont la course paresseuse fait crier la pointe du ressort. Les notes qui en sortent sont longues et stridentes. La structure musicale se complexifie par le rajout de trames sonores, cette fois pulsatives, résultant de l'amplification et du traitement des notes initiales.
Gauthier a puisé dans sa boîte à outils ce qu'il fallait de petits mécanismes pour ordonner une séquence qui, peut-être, s'amorce dans le silence, mais dont on ne peut pas vraiment savoir si elle va se taire de nouveau. Les senseurs de mouvements donnent le coup d'envoi et des minuteries prennent le relais en déclenchant au fur et à mesure les éléments du dispositif pour faire avancer la séquence. Que dire de son rythme? Il est autant déterminé par la vitesse de rotation des miroirs que par des petits interrupteurs, au nombre de quatre, qui oscillent bien visiblement sur les murs pour manipuler le flux des notes avant leur passage dans les haut-parleurs.
Le travail de Gauthier prend en charge de manière singulière les activités de l'écoute et du regard en les sollicitant tout autant. L'installation fait des liens parfois trompeurs entre les mouvements perçus visuellement et les émissions sonores. Les décrochements entre ces registres s'affirment aussi par les qualités sculpturales de l'oeuvre dont la configuration n'est pas nécessairement motivée par les sons à engendrer. La structure, cependant, aménage bien un espace où circuler dans l'enceinte fermée par les murs et donne à la réception de ce concert inusité la forme d'une ballade. Une fois mis en branle, les éléments ne provoquent pas qu'une complainte; dans leur mouvement, les interrupteurs du son deviennent des métronomes marquant le tempo, et les ressorts au contact des miroirs font songer au bras d'un tourne-disque qui suit sagement les sillons d'un vinyle. Il faut comprendre que ces technologies sonores d'hier, peut-être aptes à recevoir une seconde vie comme le rappelle si bien l'artiste Raymond Gervais, sont pour Gauthier reléguées au rang des évocations. Échotriste souscrit à sa façon à la logique actuelle du recyclage, de la dégradation et des manifestations résiduelles imprévisibles. Que peut en effet l'artiste contre ces traces dessinées sur le mur là où le petit poids de plomb inclus dans la mécanique des interrupteurs vient frapper obstinément?
Tout ce petit manège mécanique capte l'attention longuement. L'écoute devient lancinante et hypnotique surtout parce que les notes à venir se font désirer; le dispositif instille la mélodie, forme des accords souvent dissonants et donne virtuellement à entendre certaines résolutions harmoniques. L'oreille attend, prise au piège par ce dispositif sonore qui crève l'indolence du moment et fend de belle façon la mollesse de l'air.

