Le sommet du G8 à Kananaskis - Cap sur l'Afrique

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Manon Cornellier
Édition du samedi 22 et du dimanche 23 juin 2002

Mots clés : g8

Chrétien a su imposer son agenda aux grands et tentera de faire adopter le plan d'action pour le continent oublié

De courte durée, de taille modeste, mais substantiel et centré sur l'Afrique. Jean Chrétien s'est imposé ces règles pour le sommet du G8 de 2002 et s'y est tenu. Son défi maintenant est de maintenir les projecteurs sur l'Afrique afin que le plan d'action qui lui est destiné reste la pièce de résistance de la rencontre qui commencera mercredi prochain dans les Rocheuses.

Isolés à Kananaskis, où ils seront à l'abri des manifestants, les leaders du Canada, des États-Unis, de la Russie, de la France, de la Grande-Bretagne, de l'Allemagne, du Japon, de l'Italie et les représentants de la Communauté européenne n'auront que deux jours pour s'entendre sur trois thèmes: l'économie et le développement durable, le terrorisme et, surtout, un plan d'action à long terme pour l'Afrique.

Jusqu'à tout récemment, plusieurs observateurs craignaient cependant que le président américain, George W. Bush, insiste pour centrer l'attention sur la guerre au terrorisme. D'autres, que les crises internationales prennent l'avant-scène ou encore que certains participants en profitent pour régler leurs comptes avec la politique extérieure américaine, jugée protectionniste et unilatéraliste.

Lors de sa tournée européenne ce printemps, Jean Chrétien a soutenu qu'il saurait garder le cap sur l'Afrique. La deuxième journée du sommet est d'ailleurs entièrement consacrée à ce sujet et on a convié à la discussion le secrétaire des Nations unies, Kofi Annan, et quatre leaders africains, soit les présidents sud-africain Thabo Mbeki, algérien Abdelaziz Bouteflika, nigérian Olesegun Obasanjo et sénégalais Abdoulaye Wade.

Les hauts fonctionnaires canadiens ne croient pas que le sommet sera pris en otage. Ils pensent au contraire que George Bush cherche à montrer qu'il peut s'intéresser à autre chose qu'au terrorisme. Ils soulignent les 600 millions annoncés cette semaine à Washington pour soutenir l'éducation et la lutte contre la transmission du sida en Afrique.

John Kirton, directeur du Groupe de recherche sur le G8 à l'Université de Toronto, partage leur optimisme. Parce que tous les leaders présents à Kananaskis sont les mêmes qui étaient à Gênes l'an dernier. C'est à ce sommet que des leaders africains ont présenté leur Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique, mieux connu sous son acronyme anglais de NEPAD, et c'est à ce moment-là que les dirigeants du G8 ont décidé de leur répondre dès cette année. M. Chrétien a choisi d'en faire la priorité, note-t-il, mais personne n'a rejeté l'ordre du jour qu'il leur a soumis en novembre, deux mois après les attentats du 11 septembre.

Observateur du G8 depuis plus de 13 ans, John Kirton évalue chaque année les chances de succès des sommets. Il croit «que Kananaskis s'avérera sans aucun doute un sommet fructueux. En fait, ce sera un événement d'une importance historique remarquable. Ce sommet s'engagera à offrir à l'Afrique [...] les possibilités de développement durable et de gouvernance démocratique qu'il [le G8] est censé fournir, de par son mandat, à l'échelle planétaire.»

M. Kirton arrive à ces conclusions pour plusieurs raisons. D'abord, M. Chrétien est le plus expérimenté des leaders présents et il a choisi un modèle de sommet qui pose des risques mais favorise ce genre de résultats ciblés. Ensuite, le plan d'action envisagé fait appel aux convictions communes des pays membres en faveur de la démocratisation. Le G8 a aussi démontré par le passé qu'il pouvait assurer le leadership d'un effort à long terme lorsqu'il a appuyé les anciens pays de l'Est dans leur démarche de démocratisation et de relance économique. Et, dit-il avec un sourire, «il serait difficile pour les leaders du G8 de changer leur ordre du jour et du coup laisser attendre dans le corridor leurs homologues africains les plus influents».

Terrorisme et économie

Ça ne signifie pas que la lutte au terrorisme soit négligée. Au contraire. Car à part le Canada, tous les autres pays ont subi, depuis 20 ans, des attentats sur leur territoire. Ils s'y intéressent et le G8 en parle depuis des années. Attentats du 11 septembre ou pas, on ne s'attend donc pas à de nouvelles initiatives. Surtout qu'on n'en parlera que durant le déjeuner, le temps de faire le point sur les multiples mesures prises depuis septembre, a fait remarquer un fonctionnaire. S'il y a du nouveau, ce sera sur «les armes et le matériel de destruction massive» et sur la sécurité dans le domaine des transports, indique-t-on sans plus de détails.

M. Kirton note que, si c'est insuffisant, on pourra toujours grignoter sur la partie de l'ordre du jour consacrée à l'économie, car ces sommets dits économiques ont souvent, ironiquement, peu à dire sur le sujet une fois passée la rencontre des ministres des Finances.

Les leaders ont pourtant prévu deux séances de travail sur l'économie. La première, mercredi matin, servira à passer en revue les résultats de la rencontre ministérielle de la semaine dernière à Halifax et à «jeter un regard rapide sur la question plus large de l'architecture économique mondiale», a résumé un fonctionnaire. En après-midi, après avoir passé le repas à discuter terrorisme, ils se pencheront sur la croissance économique mondiale et les moyens de l'encourager.

Voilà où ça pourrait se corser, en particulier lorsqu'il sera question de la ronde actuelle de négociations commerciales multilatérales censée servir les pays en développement. Les décisions américaines récentes dans les domaines de l'acier et de l'agriculture ont soulevé de la colère en Europe, au Canada et dans nombre de pays du Sud.

Voilà où ça pourrait se corser, en particulier lorsqu'il sera question de la ronde actuelle de négociations commerciales multilatérales censée servir les pays en développement. Les décisions américaines récentes dans les domaines de l'acier et de l'agriculture ont soulevé de la colère en Europe, au Canada et dans nombre de pays du Sud.

Il n'est toutefois pas question de laisser le sommet se transformer en séance de dénigrement des États-Unis, a averti un haut fonctionnaire canadien cette semaine. Et il soutient qu'il n'a perçu aucun signe allant dans ce sens.

Tempérer les espoirs

Ces discussions sont prévisibles mais les attentes à leur égard sont minimes. Il en va autrement pour l'Afrique. Présenté dans certains médias africains comme un plan Marshall pour l'Afrique, le NEPAD et la réponse du G8 suscitent des espoirs immenses. Le NEPAD se veut un plan de développement pour l'Afrique qui mise d'abord sur les Africains tout en sollicitant l'appui des pays riches et en souhaitant attirer des investisseurs privés.

Pour profiter de cette aide, les pays africains se disent prêts à s'imposer des conditions de bonne administration politique, juridique et économique et à évaluer entre eux leur performance. Ils promettent aussi d'y investir leurs propres ressources. Ils estiment qu'au total, il faudrait 64 milliards par année d'aide, de fonds publics africains et d'investissements pour relancer l'Afrique.

Le représentant du premier ministre Chrétien pour le sommet, le sherpa Robert Fowler, répète depuis des semaines que tous les pays du G8 ont annoncé, depuis six mois, une augmentation de leur budget d'aide pour les pays en développement, une hausse qui totalise environ 20 milliards par année et dont l'Afrique sera la première à profiter. Il n'est donc pas question que Kananaskis soit le théâtre d'une surenchère d'engagements financiers.

Le NEPAD ne fait pas l'unanimité. Selon des experts et des organisations non gouvernementales, le plan africain escamote le problème du sida, ne s'attarde pas assez à l'éducation et adhère trop volontiers au credo néolibéral.

Mais même les opposants reconnaissent que le NEPAD, la décision du G8 d'y répondre et l'insistance du premier ministre à en faire la pièce de résistance du sommet ont eu l'avantage de ramener les projecteurs sur l'Afrique après des années d'indifférence et d'afro-pessimisme.


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