Ces nouveaux pères laissés pour compte

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Clairandrée Cauchy
Édition du samedi 15 et du dimanche 16 juin 2002

Mots clés : enfant, travail

Peu de mesures existent pour favoriser le congé de paternité

Peu de pères bénéficient du congé parental de l'assurance-emploi, même si leur implication auprès de leurs enfants est croissante.

Photo: Jacques Nadeau

Peu de pères bénéficient du congé parental de l'assurance-emploi, même si leur implication auprès de leurs enfants est croissante. En 2001, près de 11 % des demandes de congé étaient faites par des hommes, le reste par les mères. Il s'agit tout de même d'une augmentation significative comparativement aux 7,1 % de l'année précédente.

L'automne dernier, Jean Giasson, col bleu à Ville de Saguenay, a bénéficié du congé de six mois, indemnisé à 55 % de son salaire. «C'étaient les plus beaux mois de ma vie. Tu vois ton enfant se retourner pour la première fois, rire, se tenir assis seul. Je ne comprends pas qu'un père puisse passer à côté de cela», explique le père de deux enfants. Les conventions collectives devraient, selon lui, obliger les employeurs à compenser davantage les congés de paternité, comme c'est le cas pour les congés de maternité.

Signe que l'implication accrue des pères est un phénomène relativement récent, un appel téléphonique à ce sujet dans les centrales syndicales est automatiquement acheminé aux responsables de la condition féminine. Autant à la FTQ et à la CSQ qu'à la CSN, les conseillères responsables de la conciliation travail-famille soulignent qu'elles s'adjoignent maintenant les membres des comités jeunes. «Dans les milieux de travail où il y a plus de jeunes, les pères poussent pour de meilleurs congés de paternité», explique Jacques Théoret, conseiller jeune à la FTQ.

Ce constat trouve un écho chez Joël Bolduc, qui travaille comme technicien en laboratoire dans un hôpital: «Deux générations s'affrontent au travail. Il y a les vieux pour qui les enfants, c'est la job des femmes, et les plus jeunes dont la blonde travaille.» Le père de 38 ans se fait parfois regarder de travers quand il quitte une réunion pour aller chercher ses enfants à la garderie.

À l'instar de Joël, Denis Marchand, ingénieur en aérospatiale, constate une certaine crainte de la part de ses collègues à s'absenter du travail pour s'occuper de leurs enfants. Sa copine et lui ont adopté Choan (quatre ans) et Vanhiou (deux ans) au Vietnam. Denis a préféré laisser le congé pour adoption à sa copine. «Si je l'avais pris, j'aurais été l'un des premiers à le faire dans la compagnie. Les pères craignent qu'on pense qu'ils manquent d'ambition. Cela va prendre une génération pour changer cette mentalité.» Il a tout de même demandé à être muté du département des ventes internationales au service à la clientèle, pour voyager moins. «Chaque fois que je revenais de voyage, des mots s'étaient ajoutés au vocabulaire du plus vieux. Je ne veux plus rater cela.»

Un projet plus généreux

Pour prendre des congés parentaux, encore faut-il y avoir accès, comme le fait remarquer Isabelle Brabant, sage-femme depuis plus de 20 ans. «La moitié des gens que je reçois n'ont même pas accès aux congés. Quand une mère a un emploi précaire, souvent le père ne peut se permettre de prendre un congé de paternité.»

Les syndicats fondent beaucoup d'espoir sur le projet québécois d'assurance parentale, qui, contrairement au programme fédéral actuel, serait accessible à tous, peu importe que les parents soient travailleurs autonomes, salariés réguliers ou précaires. Le projet de Québec prévoit un congé de paternité de cinq semaines -- aucun congé spécifique aux pères n'est prévu dans le programme fédéral actuel. Il indemniserait aussi davantage les parents en congé. Le projet tarde à être implanté en raison d'un différend entre Québec et Ottawa sur le montant à transférer du programme d'assurance-emploi au programme québécois.

La professeure d'économie Ruth Rose estime cependant que des campagnes de sensibilisation doivent nécessairement accompagner une bonification du régime de congés parentaux. «En Suède, où le régime de congés parentaux est très généreux, une étude a démontré que les pères ne prenaient que 11,6 % des prestations parentales.»

Le Québec a beaucoup de pain sur la planche, selon la présidente du Conseil de la famille et de l'enfance, Nicole Boily: «Les mentalités doivent changer dans les milieux de travail. Il faut que les pères aient plus facilement accès aux mesures de conciliation travail-famille.» Pour Richard Cloutier, professeur de psychologie, il est temps que la société lance un message clair aux pères: «Votre rôle est important et on est prêts à payer collectivement pour ça!»


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