Jazz - L'héritage de Skip et Oliver
Mots clés : jazz
Évidemment, la première séquence de la découverte commence invariablement par la photo. On souligne cela d'emblée parce que, une fois n'est pas coutume, le cliché qui orne la toute nouvelle production Justin Time est jazz. Cela nous change passablement de ces essais graphiques qui présentent la chose jazz sous les couleurs du rock-progressif-hip-hop-machin-truc et sèment le flou chez l'amateur. Autrement dit, là, il y a cohérence.
Cette histoire est une nouvelle parce que l'un des deux a mis sa retraite entre parenthèses deux jours durant. Il s'agit d'Oliver Jones. Il faut savoir qu'il y a trois ans de cela, l'émule d'Oscar Peterson avait décidé qu'il ne jouerait plus. Il avait cadenassé son clavier. Mais voilà, comme il est un homme de goût, il a décidé de conclure l'aventure amorcée en 1986.
Mine de rien, cette mise en berne momentanée de la retraite est très révélatrice. Que gentleman Jones ait repris la route du studio Tempo, situé dans son quartier d'origine, Saint-Henri, en dit beaucoup sur ce qu'il pense de Skip Bey. En deux mots, il aime la contrebasse de cet homme né en 1937 à Toledo, en Ohio.
Skip Bey... Voilà un musicien que l'on connaît trop peu ou trop mal. Il n'est pas un tâcheron de la contrebasse mais bien un arpenteur. Autrement dit, un artiste qui maîtrise tellement bien les quatre cordes, qui sait les pincer avec un tel doigté qu'il est en mesure de fouiner dans tous les coins et recoins que propose la pièce choisie. Skip Bey est simultanément accompagnateur et soliste.
Arriver à jouer Perdido, Girl Talk, I Remember Clifford, Lullaby Of Birdland, Somewhere Over The Rainbow, Too Close For Comfort, Old Folks, Tender Touch, I'll Remember April et Bogey Blues, soit tous les morceaux enregistrés, arriver, donc, à les jouer avec autant d'à propos et de chaleur signifie que notre homme a un sens inné pour le blues.
Il y a d'ailleurs quelque chose de tristounet dans cette affaire, celle du blues. Lorsqu'on écoute cet album, on réalise que ce qu'on jouait hier ne se joue plus aujourd'hui. Quelque chose disparaît. Il y a tout un pan du jazz, que symbolise si bien aujourd'hui ce duo, qui meurt à petit feu. Qui fout le camp au profit du jazz pretzel. Ce jazz asexué si dominant aujourd'hui parce que conçu par des marketologues. Certes, il y a le jazz qui séduit parce que déstabilisant, celui que font et défont John Zorn, David Murray et autres, mais bon...
Cette place accordée au blues qui est le coeur du jazz relève de... l'héritage! Ici, dans ce Then & Now, on entend ce qu'Oscar Peterson a refilé à Jones et ce que Jimmy Garrison a enseigné à Bey. On sent et ressent la présence du blues. L'admirable, ce sont tous ces pleins et déliés si bien cajolés, si bien malaxés.
C'est riche, très riche, parce que l'un et l'autre fondent leur jeu dans des jeux ciselés par autrui. Qu'on y songe! Mettre au programme Perdido, conçue pour le big band de Duke Ellington, jouer I Remember Clifford, écrite en fonction de la trompette et du saxophone, enregistrer Lullaby Of Birdland et les traiter dans l'intimité alors qu'elles ont été pensées pour des orchestres... mettons que c'est casse-cou.
Then & Now est en quelque sorte un événement. Il s'ajoute à la catégorie de ces grandes et belles productions signées à deux. Il rappelle et prolonge ce que Barry Harris, Hank Jones, Tommy Flanagan, Sam Jones, Ray Brown et George Mraz ont fait et défait. Then & Now, c'est un moment musical béni.

