Opinion
Popularité montante de l'Action démocratique - Lettre à la génération de l'individualisme
Mots clés : individualisme
Nous en avons «not' voyage» et nous voulons garder notre droit de le crier très haut
Rita Dionne-Marsolais rappelait que la génération actuelle est nettement plus individualiste et égoïste que la précédente et, peut-on ajouter, cette dernière l'était moins que celle d'avant la grande crise de 1930 et plus que les grands mouvements de solidarité faisant suite à cette crise. Mais, au lieu de discuter pour savoir si cette analyse tient compte de toutes les variables ou s'il faut nuancer son ampleur, Karine Blondin, présidente de Force Jeunesse, entre autres, monte sur ses grands chevaux et se rabat sur la même vieille rengaine que la génération précédente a accaparé tous les jobs en ne laissant plus rien aux jeunes.Encore une fois, la connerie puritaine anglo-saxonne de la rectitude politique frappe: on ne peut plus rien dire qui puisse heurter quelque peu les susceptibilités de groupes comme les jeunes, les vieux, les Israéliens ou les Noirs, sauf lorsque ce sont eux-mêmes qui font de l'humour comme Mordecai Richler nous l'a appris. Mais plusieurs d'entre nous en ont marre de cette censure qui finit par rendre bête.
Rita Dionne-Marsolais ne faisait que répéter ce qu'un grand nombre de sociologues disent depuis longtemps, autant au Québec, par exemple avec Jacques Grand-Maison, qu'à l'étranger, par exemple avec Pierre Bourdieu en France ou Eric Fromm aux États-Unis. Cette tendance vers le repli, le chacun pour soi, comme le chantait Sylvain Lelièvre, a été soutenue et accélérée avec les politiques néo-libérales à la Reagan et à la Thatcher défendues maintenant notamment par Mario Dumont.
Plus de collectivité
Notre génération des plus de 50 ans a été bâtie sur plus de collectivité, peut-être parce que nous n'avions pas le choix. Ainsi, quand les copains partaient en vacances, nous gardions leurs enfants qui venaient s'ajouter aux cinq nôtres sans plus de problèmes: quand il y avait des patates et du boeuf haché à trois livres pour une piasse pour sept, il y en avait aussi pour neuf ou dix. Et quand nous voulions agrandir une pièce de la maison ou bâtir un hangar, nous faisions une corvée avec les amis et la journée se terminait par un gros party au spaghetti arrosé à la cuvée des Patriotes (à 2,50 $ la bouteille) et avec la musique d'Elvis et de Charlebois, première version.
Il est vrai que nous avons été élevés à la dure. Au collège ou à l'université, il fallait aussi travailler à l'extérieur quelques soirs et les fins de semaine comme barman ou comme livreur, et toujours l'été comme camionneur ou dans les chantiers. À la fin de l'été, il y avait le ramassage des carottes et des oignons pour la cave et des framboises et des fraises des champs pour les confitures. Puis nous reprenions nos bicyclettes pour aller à l'école trois ou quatre milles plus loin, ne l'abandonnant qu'à l'hiver pour l'autobus. À ce moment, il fallait pelleter l'entrée de la cour et la patinoire du quartier.
Il ne fallait pas être malade souvent, car les salaires des parents ne suffisaient pas. Il est vrai que le petit épicier du coin faisait crédit et il y avait toujours un voisin pour dépanner. Il n'y avait pas de listes d'attente à l'hôpital car le plus grand nombre utilisait les remèdes de nos grand-mères, la mouche de moutarde, les ventouses, la couenne de lard, la gomme de sapin, particulièrement efficaces par ailleurs et qui n'entraînaient pas d'effets secondaires atténués par d'autres médicaments avec d'autres effets secondaires. Il y avait même l'entraide pour prendre en charge le demeuré du quartier ou du village et pour donner un coup de main au plus pauvre.
À treize ans, nous enlevions les clous des planches que les plus vieux avaient récupérées pour bâtir une maison convenable pour les familles du rang des petites terres de Yamachiche vivant auparavant dans des taudis au plancher de terre battue. La plus grande partie du quartier Sainte-Marguerite de Trois-Rivières a été ainsi rebâtie par les corvées et la sueur de l'entraide. Pointe-Saint-Charles et la Smoke-Valley se sont développées aussi à coup de vieilles planches et de corvées. À la Dominion Bridge, les travailleurs arrivaient une heure plus tôt pour se faire lire les nouvelles du journal par celui qui savait lire ou et pour apprendre comment revendiquer quelques améliorations à leurs conditions de travail parce que la petite infirmière leur avait dit qu'ils avaient des droits, ce qui évidemment entraînait son licenciement. Et les manifestations étaient affaires courantes, à coup de centaines de milliers de jeunes pour marcher pour tout et pour rien, par solidarité.
Multiplication des programmes
Maintenant, on a les bourses au cégep et à l'université; elles permettent même à un très grand nombre d'étudiants d'arriver à l'école en auto au point que les parkings sont pleins. L'hôpital est gratuit malgré les listes d'attentes causées parce que trop l'utilisent pour la moindre grippe ou encore parce que les erreurs médicales se multiplient, notamment à cause de cet individualisme qui fait que les spécialistes refusent de voir que la maladie est un tout. Le bien-être social est presque automatique. Le chômage, malgré les compressions du fédéral ou la CSST, pourvoit aux mauvais coups. Le salaire minimum est revu régulièrement. Tous ces gains pour lesquels nous nous sommes battus n'existaient pas dans «notre temps».
Mais cela ne suffit plus pour votre génération. Par exemple, la plus grande stupidité de la dernière élection est qu'on ait reproché au gouvernement de ne pas créer assez de place à 5 $ dans les garderies alors que c'était un nouveau programme qui demandait du temps pour se généraliser. On a même fait le reproche qu'il ne fallait pas réduire les allocations familiales compensées par ces garderies.
Cette multiplication de programmes de toute sorte a été rendue possible parce que l'économie a commencé à s'emballer grâce à une économie dirigée répondant à l'échec de l'économie libérale des années 1920. Cette nouvelle économie a favorisé ce que Jean Fourastié à appelé les Trente Glorieuses, faisant en sorte que la croissance réelle a augmenté en moyenne d'environ 5 % par année entre 1945 et 1975. Cette croissance a fait quadrupler la richesse. Par exemple, quelqu'un qui gagnait 3000 $ (en dollars d'époque) en 1945 en gagnait 30 000 $ trente ans plus tard en incluant l'inflation. Cette croissance fantastique a permis, il est vrai, non pas d'accaparer mais de créer nos jobs que les jeunes nous reprochent de conserver.
Ainsi, Jacques Parizeau a été en 1960 le premier économiste, et Claude Morin, le premier politicologue engagé au gouvernement du Québec; alors qu'on trouve des milliers d'économistes et de politicologues actuellement pour mettre en place et gérer tous ces programmes dont profitent maintenant systématiquement les jeunes.
Le seul reproche que ces derniers peuvent nous faire est que cette croissance nous a donné la possibilité de les sur-gâter tant sur le plan collectif, comme on vient de le voir, que sur le plan individuel. Finie la pelle en hiver, finie la tondeuse à main, finies les corvées pour rentrer le bois de chauffage, finis les vêtements découpés dans les vieilles fringues des parents ou du grand frèreÉ Il faut dire que nous étions heureux du peu que nous avions. Mais cela a créé la génération d'étudiants avec chacun son petit logement et un système de son de 2000 $ que nous n'avons réussi à nous payer qu'à 50 ans. Bref, cela a donné les yuppies avec rarement plus d'un enfant, symbole même de l'individualiste.
La fin des Trente Glorieuses
Mais, les Trente Glorieuses sont finies depuis longtemps en dépit des nouvelles technologies de l'information et de la production. La croissance économique croit en moyenne d'un maigre 2,5 % depuis 25 ans. À ce rythme, un doublement du revenu demande 45 ans plutôt que 15. Comme les programmes gouvernementaux continuent tant pour les jeunes que pour les vieux, l'impôt s'alourdit, l'endettement augmente et l'État providence atteint ses limites.
Et, pendant ce temps, on se suicide de plus en plus. À ce propos, le grand sociologue Émile Durkheim expliquait déjà en 1926 que le suicide s'explique avant tout par «la désintégration sociale» causée par le chacun pour soi.
Un bon exemple des comportements individualistes peut être vu avec la crise récente du verglas à Montréal. Ainsi, la télévision nous a montré tous ces jeunes qui n'avaient pas la décence d'apporter leur brosse à dents et refusaient de laver les toilettes dans les refuges que les municipalités avaient dû rapidement réquisitionner. Alors que les plus vieux n'avaient aucun problème pour partager le logement qui avait du chauffage d'appoint et acceptaient de se laver «à la mitaine» à l'eau froide avec plein de souvenirs de leur enfance.
Il est vrai que trop de journalistes ont pris plaisir à monter en épingle ces jérémiades alors que moins de 3 % de la population touchée a eu recours à l'aide publique. Même les Saguenéens qui ont connu une vraie catastrophe avec la crue des eaux (à l'encontre de Montréal où aucune maison n'a été détruite) ont rapidement rebâti leur maison, quelquefois sur les lieux mêmes où était passé le torrent.
Ayant été ainsi tellement gâtée, votre génération veut le beurre et l'argent du beurre et Mario Dumont leur promet de réaliser cette quadrature du cercle: plus à l'entreprise privée, moins de taxes pour les plus riches avec l'impôt proportionnel, des bons pour choisir la meilleure école pour ces derniers, un système de santé ouvertement à deux vitesses, et surtout moins de gouvernement pour moins de programmes pour les plus démunis.
Contre le néo-libéralisme
Mario Dumont ressemble étrangement à Duplessis que notre génération a finalement renversé. Duplessis, à sa première victoire en 1939, était un jeune avocat à la parole facile qui portait beau et qui promettait tout et rien. Il chantait même son petit air nationaliste pour demander au fédéral de nous redonner «notre butin». Effectivement il tentait toute cette partie de la jeunesse aux revenus qui s'amélioraient de plus en plus vite après la grande crise. On a vu ce que cela a donné.
Il est vrai aussi qu'à côté de cette classe montante de yuppies, il y a heureusement de plus en plus de jeunes qui remettent en question cet individualisme. Lorsqu'on creuse quelque peu les manifestations contre la mondialisation, on s'aperçoit rapidement que le terme est mal choisi. C'est avant tout contre le néo-libéralisme à la Bush, à la Chirac et à la Chrétien et ainsi contre cet individualisme destructeur qu'ils en ont. La mondialisation existe depuis des centaines d'années.
Le grand historien Fernand Braudel a montré que les échanges entre des régions aussi éloignées que la Sibérie, l'Inde ou l'Afrique du Sud commerçaient systématiquement dès le XVe siècle par l'intermédiaire des grandes foires européennes et africaines, pour le plus grand bien des populations. La découverte de l'Amérique s'explique avant tout par ce désir d'étendre encore plus ces échanges internationaux.
Mais aujourd'hui, cette mondialisation est de plus en plus contrôlée par les multinationales, avant tout américaines, pour leurs seuls profits et avec toutes les manipulations possibles pour frauder les consommateurs comme on vient de le voir dans le cas d'Enron et de Boeing. Ces multinationales, en particulier sur le plan des médias et de l'information, favorisent systématiquement le consommateur individuel pour qu'il ne puisse se défendre et complètent ce comportement par des films et vidéos qui ajoutent en plus la violence individuelle systématique.
Pendant ce temps, le prix du café, premier produit d'exportation pour des dizaines de pays pauvres, a chuté de 70 % depuis 1997; les chemises et les espadrilles que nous achetons sont fabriquées par des enfants en Chine ou en MalaisieÉ En contrepartie, les États-Unis continuent à multiplier les mesures protectionnistes directes ou indirectes (récemment, l'acier, le bois et l'agriculture), refusent l'accord de Kyoto (avec le Canada, il est vrai), ne signent pas l'accord contre les mines antipersonnel, se retirent totalement du projet de la Cour pénale internationale, etc.
Ce néo-libéralisme qui porte ouvertement ce très fort courant individualiste que défend ouvertement l'ADQ, et qui permet ainsi aux plus riches de s'enrichir encore plus et aux plus pauvres de se contenter de rêver de la loterie, nous en avons «not' voyage» et nous voulons garder notre droit de le crier très haut.

