Opinion

Polar - Au bord du gouffre

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Marie-Claude Mirandette
Édition du samedi 08 et du dimanche 09 juin 2002

Mots clés : polar, mankell

Disons-le d'entrée de jeu: Henning Mankell est bien plus qu'un simple scribouilleur de petits polars de divertissement; c'est un fin observateur d'une société en perdition, un humaniste dans l'âme qui cherche à disséquer et tente de comprendre ce monde étrange et malade dans lequel il vit, et nous tous avec lui. Ce monde qui, à force de jeter aux orties les bases de ses fondements sociaux et moraux, semble courir irrémédiablement vers le néant. Mankell met en question les valeurs, ou leur absence, de cet univers en perpétuel bouleversement, voire l'existence même de la social-démocratie dans ce pays qui, aux yeux du monde entier, l'incarne comme nul autre: la Suède.

À travers le regard désabusé de l'inspecteur Kurt Wallander, Mankell scrute cette chose sombre et sordide qu'est devenue Ystad, qu'il a naguère connue et aimée. Mais cette petite ville de Scanie, autrefois coquette et tranquille, est depuis un moment déjà (cinq romans en fait, du moins dans les titres traduits en français) le lieu de tous les crimes et d'une violence sans nom perpétrée par des gens de prime abord au-dessus de tout soupçon.

Dans ce nouveau titre, deux adolescentes assassinent sans raison et surtout sans remords un chauffeur de taxi. Puis, un informaticien, un certain Tynnes Falk, meurt de manière plus que suspecte, avant que son cadavre ne disparaisse de la morgue. Et c'est au tour du corps d'une jeune femme -- l'une des présumées meurtrières -- d'être retrouvé calciné. Vraiment, elle a perdu son charme, son innocence et son calme, cette bourgade suédoise, et il ne fait plus très bon y vivre!

Avec l'aide d'un hacker patenté, Wallander cherche à percer les dossiers de Falk afin de tenter d'y voir plus clair. Et ce qu'il découvre n'est pas piqué des vers: il met peu à peu au jour une vaste machination d'envergure planétaire impliquant rien de moins que la Banque mondiale et qui étend ses tentacules via Internet. Et dont le cerveau dirigeant semble avoir élu domicile au coeur de l'Afrique, où, doit-on le rappeler, Mankell passe une bonne partie de son temps (il dirige un petit théâtre au Mozambique... histoire d'oublier toutes les horreurs du monde qu'il côtoie quotidiennement dans son beau pays du Nord).

Après Le Guerrier solitaire, La Cinquième Femme, Meurtriers sans visage et Les Morts de la Saint-Jean, Mankell revient en force avec un nouvel opus intense et troublant qui ne dément pas son talent. Et même si ça sent un peu la recette, force est de constater que ça marche, que c'est dense, captivant, déroutant même, par moments. L'histoire est lente, longue, complexe à souhait, minutieusement menée, finement écrite, les descriptions habiles et bien senties. Et comme toujours, Wallander, cet étrange héros solitaire, tourmenté et vieillissant, se perd plus souvent qu'à son tour dans un dédale de pistes qui ne mènent nulle part ou peu sans faut. Et il doute, et il reprend, et il désespère encore un coup, de la lenteur administrative en particulier et de l'humanité en général. Mais c'est justement en raison de ses égarements, de son profil «humain trop humain», pour reprendre une formule éculée, qu'on l'aime, ce vieux Kurt! Et cela même si la sauce est étirée par moments, si certains passages semblent un peu exagérés et si le dénouement est un peu bâclé, laissant le lecteur sur sa faim et dans quelques zones plus que nébuleuses, comme toujours. Mais pourquoi bouder son plaisir quand il ne demande qu'à être pris?


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