Grands espaces, nouvelles frontières
Mots clés :

Né en 1877 près de Claremont, en Ontario, Thomson a commencé à peindre à l'huile en 1911. Ce n'est qu'en 1914, trois ans avant sa mort, qu'il se consacre pleinement à son art. Ses nombreux voyages dans le Nord ontarien, son goût prononcé pour la nature sauvage, son silence et le caractère secret de sa vie ont contribué à faire de lui la figure par excellence de l'artiste mythique. L'aura de Thomson auprès des artistes visuels est difficilement saisissable, bien que les écrivains et poètes du Canada anglais en aient fixé les contours. Même la culture populaire, encore récemment, s'est fait l'écho de sa légende. Dans la chanson Three Pistols de l'album Road Apple (1991), le groupe rock canadien The Tragically Hip chante: «Tom Thomson came paddling past / I'm pretty sure it was him... » («Tom Thomson est passé en canot / Je suis presque sûr que c'était lui»).
Tom Thomson est un peintre autodidacte. Sa vie dans la région du parc Algonquin, au nord de l'Ontario, où il a peint et travaillé comme guide de pêche et garde forestier, a nourri sa peinture. Les lieux communs autour de sa carrière, inspirés du fameux coast to coast canadien, veulent que le travail de friche qu'il a réalisé en peinture, dans le créneau moderniste, soit intimement lié aux frontières de la nature sauvage sans cesse repoussées par lui, telle une quête. La mort de Thomson, survenue par noyade et dans des circonstances demeurées mystérieuses le 8 juillet 1917 au lac Canoe, allait accélérer le passage vers le mythe.
Toute son existence était alors vue comme une sorte de communion avec les esprits du Nord, lesquels avaient déjà rappelé à eux quelques artistes. Fait nouveau: l'exposition évoque le cas de Neil McKechnie, jeune homme à l'avenir prometteur, emporté par les rapides en 1904. C'est une autre des contributions importantes de l'exposition que d'éclairer les récits fondateurs qui ont forgé la fortune critique de Thomson après sa disparition. Ainsi, la mort de Thomson rejouerait celle de McKechnie, toutes deux résonnant de celles des milliers de Canadiens tombés au combat pendant la Première Guerre mondiale. Thomson est décédé trois mois après la bataille de Vimy: le fait, qui a été perçu comme le sacrifice de l'artiste à son art, a rejoint le sacrifice des soldats canadiens au front. La culture populaire a très tôt alimenté ces croisements, analysés avec doigté par Andrew Hunter dans la publication qui accompagne cette exposition coordonnée par Charles C. Hill, conservateur de l'art canadien au MBAC.
Approches multiples
Le terrain balisé par l'exposition est considérable. Plus de 140 esquisses, huiles, peintures de Thomson fondent un parcours augmenté de plusieurs photographies et d'oeuvres d'autres artistes qui rendent hommage à Thomson ou qui témoignent de sa renommée, en plus d'oeuvres graphiques qui replacent l'artiste dans le contexte esthétique qui fut le sien.
La rétrospective est composée de cinq sections. Plusieurs historiens de l'art ont contribué à la vaste étude qui a précédé cette exposition au titre dont le laconisme joue du mythe par sa concision même: Tom Thomson. Dennis Reid, Andrew Hunter, Sandra Webster-Cook et Anne Ruggles ont, outre Charles Hill, fourni leur expertise. Dennis Reid est conservateur en chef au Musée des beaux-arts de l'Ontario; Andrew Hunter est artiste et commissaire indépendant; Sandra Webster-Cook est conservatrice des peintures au Musée des beaux-arts de l'Ontario et Anne Ruggles l'est elle-même au MBAC. La publication et l'exposition sont issues d'un partenariat entre l'institution d'Ottawa et celle de Toronto. Joan Murray, qui a déjà publié deux monographies sur Thomson, dont la récente et très romantique Tom Thomson - Design For A Canadian Hero (Dundurn Press, 1998), a quant à elle été chargée d'établir une chronologie serrée ainsi que l'édition des rares lettres laissées par Thomson.
Réalisée par Charles C. Hill, la section principale de l'exposition retrace la chronologie des oeuvres de l'artiste. Depuis les premières esquisses peintes in situ lors des premières grandes expéditions en canot, en 1912, jusqu'au dernier tableau, Le Vent d'Ouest, peint lors du dernier hiver passé dans le parc Algonquin, cette portion retrace, comme les saisons, les cycles de l'art de l'artiste ontarien. C'est ainsi que, de petits formats en petits formats emportés par Thomson sur le terrain, sa manière s'émancipe, adopte momentanément un impressionnisme plus linéaire que le modèle français pour accéder à un schématisme et faire preuve d'une faculté, louée par plusieurs, de capter les couleurs du Nord et d'en faire voir la lumière. La rapidité avec laquelle Thomson a développé son art est particulièrement visible dans cette section de la rétrospective.
La partie ordonnée par Dennis Reid présente 20 toiles, esquisses à l'huile, oeuvres graphiques et peintures décoratives. Elle vise à situer l'artiste à l'intérieur des mouvements élargis Arts and Crafts et Esthétique qui ont eu cours à Toronto au cours des deux premières décennies du XXe siècle. Des toiles de prédécesseurs et de contemporains tels Mary Hiester Reid, George Reid, C. W. Jefferys, A. Y. Jackson, J. E. H. MacDonald, Arthur Lismer, Fred Varley et Lawren Harris (ces cinq derniers membres du Groupe des Sept) permettront d'apprécier l'oeuvre de Thomson en fonction des préoccupations artistiques de son temps.
Une autre section de l'exposition tente de montrer en quoi Thomson n'est pas aussi inclassable et isolé que ce qu'en dit la légende. En abordant le contexte socioéconomique dans lequel l'artiste a évolué, oscillant entre, d'une part, une conception du tourisme contestée, comme l'écrit Hunter, par «les partisans du nouveau tourisme de loisir au confort douillet et ceux qui veulent que leur Nord demeure un lieu de solitude et d'aventure» et, d'autre part, la transformation de sites touristiques livrés à l'exploitation forestière, cette partie de l'exposition montre en quoi la pureté du Grand Nord, à laquelle l'intégrité et la droiture de Thomson se seraient abreuvées, est une notion éminemment discutable. Au début du XXe siècle, la nature est un objet que se disputent des aventuriers en quête de sensations fortes et la bourgeoisie fuyant l'environnement de plus en plus étouffant de la grande ville.
Ainsi, les oeuvres de Thomson ont nourri le mythe du Nord ontarien tel qu'entretenu par les guides touristiques et par les oeuvres des autres artistes, que le fantasme de nouvelles contrées picturales et territoriales à explorer stimulait au plus haut point, celles-ci étant étroitement liées à la création d'un art national.
Finalement, la section des oeuvres choisies par Sandra Webster-Cook et Anne Ruggles est consacrée aux techniques et matériaux employés par Thomson. Celle-ci aborde aussi le problème des nombreux faux disponibles sur le marché, dont les fabricants se sont approprié l'art et la vie de Thomson, tout comme les biographes et les artistes qui l'ont suivi.
La dernière salle de l'exposition aborde la mythologie posthume créée autour de la vie et de la disparition du peintre. Son corps n'a été retrouvé que huit jours après son décès par noyade. Il sera d'abord inhumé dans le parc Algonquin mais la dépouille sera plus tard transportée au cimetière de Leith, en Ontario, où se trouve sa famille. Ses amis ont érigé au lac Canoe un cairn commémoratif portant une plaque conçue par J. E. H. MacDonald, ce qui ne donne qu'un aperçu de l'ampleur du mythe en train d'être créé à partir de juillet 1917.
Les textes sur Thomson, fait remarquer Hunter dans son essai rédigé pour le catalogue, se terminent souvent par ces mots de MacDonald, reproduits sur la plaque et qui expriment une sorte de «vérité» profondément ancrée dans la culture canadienne: «Nous avons posé notre regard et vu que les choses avançaient / Pour aboutir à une issue sacrée / Et toutes les belles choses nous ont semblé plus rares / Grâce à notre ami.»
TOM THOMSON
Musée des beaux-arts du Canada
À Ottawa
Du 7 juin au 8 septembre 2002

