Mike Leigh - De la dignité et de l'amour
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All Or Nothing pourrait permettre à Mike Leigh d'entrer dans le club sélect des doubles palmés d'or

Derrière la vie des petites gens, Leigh est l'oeil de la vérité avec sa caméra qui trempe le fer dans la plaie vive. De son cinéma, on ne sort pas indemne mais ébranlé, suffoquant dans les eaux profondes où il nous aspire.
Dire que son All Or Nothing constituait une des grandes attentes de cette compétition, c'est proférer une évidence. Ajouter qu'il a été le coup de coeur de ce début de festival, c'est faire l'aveu d'un choc. Bien des films demeurent à voir, mais on sait d'ores et déjà que celui-ci pourrait permettre à Mike Leigh d'entrer dans le club sélect des doubles palmés d'or à Cannes.
Les mythes ont souvent des allures presque ternes. Mike Leigh, barbu grisonnant, réputé colérique, a l'air d'un bonze sage, trônant parmi sa respectueuse équipe. Les journalistes l'applaudissent à son arrivée, ce qui apaiserait les plus anxieux. D'une fois à l'autre, ce grand cinéaste s'entoure de fidèles collaborateurs. Directeur photo, costumier, acteurs constituent une sorte de famille. Timothy Spall, l'interprète d'All Or Nothing, joue avec lui pour la sixième fois. Son cinéma est une histoire de clan et d'exigence collective.
Y a-t-il une vraie histoire dans ce film-là? À peine. Plutôt un portrait de la vie d'une famille au sein de laquelle rien de va plus. Le père, chauffeur de taxi (bouleversant Timothy Spall), paumé et humilié, la mère qui crie et se ferme, les gros ados: fils révolté, fille quasi muette mais d'une rare éloquence silencieuse. Et les voisins, floués eux aussi. De cette marmite déborde la réalité des êtres. Un dialogue final entre époux à l'heure de vérité possède les accents bouleversants des tragédies les plus intimes.
«J'ai voulu, dans All Or Nothing, parler de la dignité et de l'amour, explique Mike Leigh. La vie est une chose difficile pour tout le monde, qui se joue entre quête d'autrui et solitude permanente. Chaque personnage est en voyage à travers son destin. Des crises se déroulent et l'existence continuera après. C'est de cette manière que nous vivons, et pour moi, c'est ce qu'il m'importe d'explorer. À travers le film, je me suis laissé fasciner par tous ces destins juxtaposés de profils improbables qui gravitent les uns autour des autres.»
Les acteurs de Mike Leigh ont répété pendant trois mois sans caméra, improvisant à partir d'un rigoureux canevas pour entrer littéralement dans la peau de leur personnage et donner pareille impression de vie. De tristesse, aussi. Dieu qu'il est triste, cet All Or Nothing!
«Il s'agit vraiment d'un travail de création, précise Mike Leigh. Je veux mettre au monde des êtres à trois dimensions qui existent vraiment.»
On peut être un mythe comme Mike Leigh et peiner quand même pour trouver financement en son pays. All Or Nothing est coproduit avec la France. En Angleterre, le réalisateur doit ramer. À ses yeux, la Grande-Bretagne ne mise pas assez sur des films originaux qui abordent les réalités nationales et possèdent une signification réelle. «Tant de cinéastes britanniques suivent des recettes en essayant, à cause de la langue, de la culture commune, d'atteindre le marché nord-américain, explique-t-il. S'il n'y avait pas certains producteurs capables de nous offrir la liberté, nous serions tous soumis à cette situation hideuse de la concession obligatoire.»
«Je ne vis pas au bord d'une piscine à Los Angeles, je témoigne d'un monde qui est le nôtre, poursuit le cinéaste. Chaque jour, je prends le métro, et la gamme extrême des émotions humaines y est concentrée. Des sujets de films y traînent partout. En somme, il n'y a qu'à regarder.»
Pourquoi toujours présenter des gens issus de milieux défavorisés?, lui demandera quelqu'un. «Une partie de ma mission consiste à mettre en scène des gens ordinaires, réplique Mike Leigh, mais tout le monde est intéressant, et je pourrais fort bien décrire d'autres classes sociales. Je le fais d'ailleurs parfois. Peu importe, après tout. Au moment où quelqu'un se révèle, un chauffeur de taxi ou une autre personne, l'étincelle de vérité surgit.»
Mike Leigh aura 60 ans l'an prochain. À son avis, plus un être acquiert d'expérience, plus son opinion sur la vie devient complexe et s'enrichit d'une foule de facettes différentes. «Au cours de mon existence, j'ai pu tourner des films plus sophistiqués qu'All Or Nothing, mais ce n'est qu'à mon âge, à travers lui, qu'il m'a été possible de montrer tant de crises différentes entrelacées sans éprouver de préjugés ou d'idées préconçues sur les personnages. C'est là que m'a conduit ma trajectoire: à chercher plus de vérité.»

