Carrefours: Pèlerinage à Rawdon
Mots clés : roman
Les raisons d'aller à Rawdon sont assez nombreuses, sans doute. Il en est deux qui ont pour moi une importance particulière. La première s'appelle Gabrielle Roy. C'est là qu'elle a entrepris et, quelques années plus tard, terminé Alexandre Chenevert. Elle y prenait pension chez Mrs. Tinkler, familièrement appelée la mère Tink. «Ici, écrivait-elle de Rawdon le 24 avril 1952, je coule une vie qui serait vaine et embêtante si elle devait toujours durer telle quelle mais qui me fait un bien immense en m'apportant un relâchement nerveux complet, un bon sommeil. Je travaille un peu tous les jours. Alexandre Chenevert sort des limbes. Arriverai-je vraiment à terminer un jour cet ouvrage!» Rawdon, Concarneau, Port-Daniel, Port-au-Persil, Otterburn, c'était tout un pour Gabrielle Roy: solitude, écriture.
Cet oubli est d'autant plus étonnant que Jean Basile a joué dans la vie culturelle de Montréal, durant une trentaine d'années, un rôle de premier plan. Il a été journaliste, à La Presse et au Devoir, et on ne peut pas dire que ses articles manquaient d'éclat. Écrits dans une forme très libre, ceux-ci faisaient une part considérable à sa propre subjectivité et s'en prenaient volontiers aux institutions littéraires qui distribuaient leurs subventions, leurs bourses et leurs prix au petit bonheur la chance, et notamment à d'autres qu'à Jean Basile. Il n'écrivait d'ailleurs pas que sur la littérature. Au Devoir, il tint une chronique de musique rock avant de tout lâcher pour fonder, en 1970, avec Georges Kahl et Christian Allègre, un magazine contre-culturel -- ou underground, je ne suis pas très sûr de mes adjectifs en pareille matière -- intitulé Mainmise, dont plusieurs se souviennent encore. Il est d'ailleurs salué au passage dans l'ouvrage récemment paru à Paris et dont Michel Bélair a déjà parlé dans ces pages, Underground, l'histoire (Actuel Denoël).
C'était quelqu'un, Jean Basile: un personnage. Il était grand, très grand, naturellement élégant quelle que fût sa mise, mince sans être filiforme. Il aimait pratiquer une sorte d'arrogance feutrée et lancer dans la conversation des phrases un peu choquantes, acides. Il m'est arrivé d'écrire des lettres d'appui pour les demandes de bourse qu'il faisait, et je ne crois pas qu'il les ait obtenues. Il s'en plaignait souvent, non sans raison, il en devenait, à la longue, amer. Pourquoi ces refus? Pour les mêmes raisons, peut-être, qui font que sa grande trilogie romanesque, bien que rééditée en livre de poche dans la collection «Typo» de L'Hexagone, demeure si peu lue, si peu commentée.
Victor-Lévy Beaulieu écrit dans son dernier livre, Les Mots des autres (VLB éditeur), que dans la trilogie des Mongols, «Montréal s'offre à nous dans la luxuriance de sa modernité». L'oeuvre romanesque de Jean Basile, y compris le grand roman qui la clôt, Le Piano-trompette, est essentiellement, exclusivement montréalaise. Mais quand on a dit Montréal, on n'a pas tout dit. Il y a plusieurs Montréal: celui de Mordecai Richler n'est pas celui de Michel Tremblay, celui de Hugh MacLennan se trouve à des années-lumière de celui de Francine Noël. Le Montréal de Jean Basile est peut-être, de tous, celui qui est, au lecteur habituel de la littérature québécoise, le plus étranger. Il est composé pour l'essentiel des rues qui entourent l'université McGill, et quoi de plus étranger, de plus opaque oserais-je dire, que ce quartier voué tout entier à la suprématie anglo-saxonne? Il est également le Montréal du boulevard Saint-Laurent, de la Main, souvent fréquentée par nos romanciers habituels mais ici revendiquée dans son essentielle étrangeté. «Sans la Main, mes enfants, je crois bien que je détesterais Montréal», dit un des personnages de La Jument des Mongols. La Main de Jean Basile est le lieu de la diversité absolue, un monde complet où débarquent toutes les cultures du monde connu, dans un tobu-bohu de langues, d'odeurs, de décors exotiques maladroitement imités, qui abolit et exaspère les différences. Ce monde, le romancier le décrit ou plutôt le crée dans une prose étonnante, d'une souplesse de serpent, qui peut tout se permettre, mêler le plus noble au plus vulgaire sans qu'on puisse lui opposer quelque résistance que ce soit.
Mais la trilogie de Jean Basile est aussi, surtout, un lieu où l'on parle. Cela se passe le plus souvent dans un petit appartement, près de McGill. Ils sont là, les trois J, Jérémie, Jonathan, Judith, les trois amis indéfectibles, unis dans le souvenir d'un mythique Victor, et ils parlent à n'en plus finir, ils parlent dangereusement. La parole, dans ces romans, a beau se présenter comme légère, inconséquente, on ne tarde pas à comprendre qu'elle est pour les J -- et pour le lecteur -- une aventure périlleuse où on risque son âme et le reste. Cela s'écrit durant les années 60. Partout ailleurs, on célèbre l'«âge de la parole» comme un bienfait total. Le roman de Jean Basile est moins naïf. Il sait que la parole ne peut pas être seulement du côté du bien, qu'elle porte les possibilités ambivalentes de la liberté. Ce que vivent les trois funambules de La Jument des Mongols, du Grand Khan, des Voyages d'Irkoutsk, est d'une gravité extrême.
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Les trois romans de la trilogie de Jean Basile ont été réédités dans la collection «Typo roman», à L'Hexagone, avec des préfaces de Carole Massé: La Jument des Mongols (220 pages), Le Grand Khan (270 pages) et Les Voyages d'Irkoutsk (210 pages).

